Les perspectives féministes éclairent la lutte contre le VIH - Partie 2

Conférences Publié par Coline Mey 2710 lectures
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Les 24 et 25 août derniers, s’est tenu, à Montréal, le colloque "Perspectives féministes sur le VIH/sida" organisé dans le cadre du Congrès international des recherches féministes dans la francophonie. Coline Mey, chargée de mission au secteur Nouvelles Stratégies de Santé y a présenté l’enquête Eve : Les femmes vivant avec le VIH à l’épreuve des événements indésirables. Voici, à la suite de la conférence, un panorama de réflexions et travaux en cours dans le monde francophone sur ce sujet très peu abordé.

Innovations médicales dans le champ du VIH

La communication de Charlotte Pezeril, docteure en anthropologie sociale à l’Université Saint-Louis de Bruxelles, retraçait une histoire des innovations médicales dans le champ du VIH/sida, en confrontant les lectures féministes ayant abordé l’impact et le sens des nouvelles technologies (Treichler, 1987 ; Haraway, 1989 ; Barad, 1998, Rosengarten, 2009) à des données issues d’entretiens effectués depuis 2009 en Belgique avec des personnes séropositives, des médecins en centres de référence sida et des professionnels de la prévention. Comment les innovations médicales impactent non seulement le vécu, les représentations et les pratiques des personnes vivant avec le VIH, mais aussi leur entourage et les différents professionnels intervenants ? "Dans un premier temps, le dépistage du VIH, puis surtout, dans un second temps, la découverte de la charge virale et des techniques permettant de la mesurer, ont d’abord façonné l’imaginaire du VIH, voire même sa matérialité", a rappelé Charlotte Pezeril. En effet, le diagnostic a souvent lieu quand la personne est en phase asymptomatique : c’est donc le regard médical qui fait apparaître l'infection, la matérialise et modifie ainsi le rapport de la personne à son propre corps. Plus récemment la mesure de la charge virale, et la reconnaissance officielle de ses liens avec le risque de transmission du VIH transforment différemment le virus et les corps dans lesquels il se répand. Dans un contexte où des patients se représentent comme des "experts profanes" et où les médecins ne s'accordent pas sur le taux d'indétectabilité de la charge virale, ces questions deviennent primordiales : à un niveau individuel, pour la mise (ou non) sous traitement et les conseils préventifs qui peuvent être donnés à la personne, et à un niveau collectif, pour la mise en place du nouveau paradigme du traitement comme prévention (Tasp), et pour contrer la dynamique de pénalisation de la transmission (ou de l'exposition au risque de transmission) du VIH dans les pays occidentaux.

Intersectionnalité des rapports sociaux

Estelle Carde est professeure au département de sociologie de l’université de Montréal, et chercheure au Cremis (Centre de recherche de Montréal sur les inégalités, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté). Sa communication abordait les enjeux de "la maternité des femmes séropositives en Guyane française, au croisement de rapports sociaux inégalitaires", en s’intéressant plus particulièrement aux femmes migrantes. A travers les résultats d’une enquête qualitative menée en 2009 à Saint-Martin ainsi qu’à Cayenne et Saint-Laurent du Maroni, les deux villes où sont suivies le plus de personnes vivant avec le VIH en Guyane, elle a exploré les enjeux de l’accès et du maintien dans le soin des femmes séropositives et de leurs enfants, au regard des rapports sociaux de genre, socio-économiques et d’origine qu’elles vivent. En Guyane et à Saint-Martin, les grossesses en contexte d’infection par le VIH sont plus fréquentes qu’ailleurs en France. Elles sont le fait, dans une grande majorité des cas, de femmes immigrées. Chez celles de ces femmes qui sont enceintes, la prise régulière d’antirétroviraux diminue fortement le risque de transmission du virus à l’enfant. Or l’observance des femmes enceintes est moindre en Guyane qu’ailleurs en France. Il s’agit donc d’identifier les différents rapports sociaux inégalitaires qui entravent l’accès des femmes à ces médicaments, affectant ainsi leur santé et celle de leur enfant.

Une enquête de terrain a été menée par observations et entretiens auprès de 19 de ces femmes et de 54 professionnels impliqués dans leur suivi social et médical, afin de comprendre les enjeux sociaux qui sous-tendent leur maternité. Etrangères sans titre de séjour, pauvres, isolées, porteuses d’une maladie stigmatisée, contraintes au secret, issues de minorité culturelle, dépendantes de leur partenaire, ces femmes sont placées dans des rapports sociaux inégalitaires qui, articulés les uns aux autres, font obstacle à leur accès aux médicaments. Comment le système de soins peut-il atténuer les conséquences, sur la santé des femmes et de leurs enfants, de ces rapports sociaux inégalitaires ? Le défi est de taille, puisqu’il doit répondre "non pas à une série de facteurs de risque, mais à des combinaisons de rapports sociaux inégalitaires" (de genre, d’origine et socio-économiques). "C’est finalement de lutte contre les inégalités sociales de santé dont il est ici question", conclut Estelle Carde.

"Ainsi par exemple, la régularisation des femmes séropositives au titre de leur maladie soulage la précarité associée à leur statut de sans-papiers, précarité qui a bien souvent contribué à leur contamination en accroissant l’inégalité des rapports de genre qu’elles subissent déjà", précise-t-elle. Aussi, quand le système de soins, ne joue plus ce rôle d’amortisseur des inégalités sociales, celles-ci frappent de plein fouet la santé des plus vulnérables. C’est précisément ce qu’ont fait valoir les nombreuses voix qui ont tenté, en vain, de s’opposer à la récente mise en cause du droit au séjour pour soins en France, votée dans le cadre d’une politique migratoire toujours plus restrictive. Cette mise en cause expose, en effet, les femmes aux risques ­ vitaux ­ de ruptures de soins, en cas d’expulsion hors du territoire français. Mais cette réforme condamne aussi les femmes en les enfermant dans le cercle vicieux de la précarité administrative et donc économique et par suite des rapports de genre inégalitaires, elle resserre encore l’étau des rapports sociaux qui compromet leur santé comme celle de leur enfant.

Critiques féministes de la criminalisation du VIH

La dernière séance du colloque proposait pour finir deux réflexions féministes sur la criminalisation du VIH, dans un contexte où, au Canada, la Cour suprême a jugé en 2012 que les personnes vivant avec le VIH peuvent être condamnées pour "agression sexuelle grave" pour ne pas avoir dévoilé leur séropositivité à leur partenaire sexuel et ce, même si un préservatif a été utilisé ou que leur charge virale est indétectable.

Maria Nengeh Mensah (université du Québec à Montréal) et Cécile Kazatchkine (Réseau juridique canadien VIH/sida) ont montré comment la criminalisation de la non-divulgation du VIH soulève des enjeux spécifiques pour les femmes et plus particulièrement pour les femmes vivant avec le VIH dépendantes de leur partenaire ou qui sont dans des relations abusives. Associer la non-divulgation du VIH à l’agression sexuelle soulève plusieurs difficultés car les cas de non-divulgation sont très différents des autres cas d’agression sexuelle. Cela pose aussi la question de la notion de consentement à l’acte sexuel en droit canadien, détournée ici alors que le durcissement de la criminalisation se fait souvent au nom d’une meilleure protection, par le droit criminel, de l’autonomie sexuelle et de l’égalité. Le Réseau juridique canadien VIH/sida a lancé plusieurs initiatives visant à créer un espace de dialogue entre chercheurs, juristes, acteurs de la lutte contre les violences faites aux femmes et membres de la communauté du VIH "pour qu’une réflexion féministe éclairée sur la criminalisation de la non-divulgation du VIH et ses implications puisse être engagée et des alliances créées, dans le but de mettre fin à un usage excessif et dommageable du droit criminel contre les personnes vivant avec le VIH".

Kira Ribeiro (université Paris 8 - Vincennes Saint-Denis) a exploré ces mêmes enjeux en brossant une analyse de la criminalisation du VIH "entre invisibilisation et matérialisation des violences faites aux femmes", dans un contexte où notamment l’association "Femmes Positives", partie civile dans plusieurs procès, a fait entrer la criminalisation du VIH dans un discours sur les violences sexistes. A travers une analyse de plusieurs dossiers de procédure pénale pour transmission du VIH en France, Kira Ribeiro a montré comment, bien souvent, la contamination par le VIH permet de matérialiser des situations de violences conjugales, tout en ayant pour effet de minimiser, voire d’invisibiliser, le contexte de violences dans lequel elle s’inscrit. Partant de ce constat, elle propose une critique féministe de la criminalisation de la transmission du VIH qui prend réellement en considération les expériences vécues de ces femmes et qui met en lumière l’incapacité du système judiciaire à prendre en charge la question des violences conjugales.

Discriminations
Elise Marsicano est maître de conférence à l’Université de Strasbourg et chercheure associée à l'équipe "Genre, santé sexuelle et reproductive" de l’Inserm. Elle a, quant à elle, montré comment les discriminations envers les personnes vivant avec le VIH en France métropolitaine sont "une affaire de femmes et de minorités masculines". L’association du sida à une mort imminente au début de l’épidémie et le fait que le sida ait principalement touché des groupes antérieurement stigmatisés ont favorisé des conduites discriminatoires envers les personnes vivant avec le VIH. En s’appuyant sur les données de l’enquête ANRS-Vespa 2 conduite en 2011 auprès de 3 022 personnes vivant avec le VIH, Elise Marsicano a montré comment la hiérarchie des discriminations envers les personnes séropositives rend compte de l’articulation des rapports de domination liés au genre et d’autres rapports sociaux de pouvoir. Les discriminations reflètent des rapports de pouvoir entre les groupes sociaux. Ce sont les femmes qui sont concernées au premier chef par les discriminations, mais également les minorités masculines (homosexuels, migrants, usagers de drogue). Dans la famille, l’ordre masculin hétérosexiste se traduit par des discriminations accrues envers les femmes et les minorités masculines séropositives que sont les homosexuels et les usagers de drogue par injection. Dans le travail, ce sont les femmes ainsi que les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes et ceux immigrés d’Afrique subsaharienne qui rapportent les plus hauts niveaux de discrimination dans cette sphère sociale. Ces résultats plaident pour ne pas couper l’analyse des discriminations de celles des inégalités sociales, qu’elles soient de classe, de race ou de sexe.

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