Fin du VIH : les droits humains, une des clefs de la réussite

Monde Publié par jfl-seronet 1790 lectures
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Pour fondamentaux qu’ils soient, les innovations thérapeutiques, l’accès aux médicaments, à la prévention et au dépistage ne suffisent pas aujourd’hui pour gagner la lutte contre le sida si les droits humains ne sont pas respectés. C’est ce qu’ont rappelé des plaideuses et plaideurs du sud lors d’une rencontre militante et politique au Palais du Luxembourg à Paris sous le parrainage de la sénatrice du Nord Marie-Christine Blandin. Seronet y était.

De prime abord, le titre de la matinée de travail au Sénat, le 8 février dernier, faisait un peu devoir de Sciences Po ou intitulé de mémoire :"La lutte contre le VIH/sida par la défense des droits humains en Afrique francophone". Une fois sur place, à l’écoute des quatre plaideuses et plaideurs du projet "Droits humains" de AIDES ou du programme "Plaidoyer décentralisé" de Coalition PLUS, le sentiment était tout autre, frappant, interpellant, édifiant ! Il faut dire que les interventions de Nathalie Rose (Pils, Ile Maurice), Morgane Ahmar (ALCS, Maroc), Alain Kra (Espace confiance, Côte d’Ivoire) et Charles T Some (Revs+, Burkina-Faso) ont permis de bien faire comprendre à quel point le succès de la lutte contre le sida dans leurs pays respectifs, comme ailleurs, était dépendant de la prise en compte des droits des populations les plus touchées par le VIH, les populations clefs dans l’épidémie.

Quelles sont-elles ? Ce sont celles qui connaissent le plus de difficultés d’accès aux soins. Des difficultés qui sont souvent les conséquences directes d’atteintes à leurs droits fondamentaux. Les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes en font partie. C’est cet exemple qu’a pris Charles T Some. Charles est militant de la lutte contre le sida, plaideur au sud. Il travaille à l'association burkinabé Revs+, une association membre du projet "Droits humains" de AIDES, mais aussi de Coalition PLUS. Dans son intervention, à la réunion d’échange au Palais du Luxembourg, il a raconté le mouvement homophobe qu’a connu, en 2015, la deuxième ville du pays, Bobo-Dioulasso. Capitale économique du Burkina-Faso, Bobo-Dioulasso a, en effet, été le théâtre d’une véritable chasse à l’homme contre les homosexuels. Ces manifestations sont d’ailleurs dans le prolongement d’événements hostiles aux homosexuels qui se sont tenus dans cette ville, notamment à l’appel de leaders religieux. La Coordination des associations islamiques de l’Ouest avait ainsi organisé le 12 septembre 2015 dans cette ville, une conférence pour réaffirmer son refus de l’homosexualité dans le pays et soutenir le projet de loi du Parti pour la renaissance nationale (Paren) portant justement sur l’interdiction de l’homosexualité.

"Au nom de la morale et du bon sens, non à l’homosexualité, oui à son interdiction au Burkina Faso", indiquait à l’époque une banderole placée sous l’esplanade de la grande mosquée de Dioulassoba, construite en 1880, qui accueillait la réunion de cette Coordination. Les manifestations homophobes de rue ont alors pour conséquence de faire baisser la fréquentation des centres de santé, et menacent l’association, identifiée comme faisant la "promotion de l’homosexualité". Après plusieurs mois d’échanges bilatéraux avec les décideurs politiques et les leaders religieux et coutumiers, l’association Revs+ organise sous le parrainage du SP/CNLS et la présidence du représentant pays de l’Onusida, un atelier national regroupant pour la première fois environ 80 leaders coutumiers et religieux. Durant trois jours, réunions et discussions s’enchaînent. Il s’agit, comme l’explique Charles, de "travailler sur les représentations que ces leaders d’opinion se font des populations-clefs de l’épidémie", sur leurs conséquences et de faire des recommandations. L’objectif n’est pas tant d’obtenir un changement complet d’opinion de ces leaders (à l’impossible, nul n’est tenu), mais d’arriver à un engagement sur un "positionnement neutre et non discriminant", ce qui est déjà une grande avancée. Ce travail a porté ses fruits, permis une prise de conscience de la part de certains et conduit à une "baisse des mouvements homophobes à Bobo-Dioulasso" et à une reprise de la fréquentation des centres de santé, explique Charles. Bien sûr, les acquis restent toujours fragiles et il suffit de regarder régulièrement les articles publiés par lefaso.net pour comprendre que tout n’est pas définitivement réglé (1).

Autre groupe clef, autre pays, avec les personnes consommatrices de drogues à l’Ile Maurice. Nathalie Rose, militante de la lutte contre le sida, est plaideuse décentralisée de Coalition PLUS. Elle travaille à l’association Pils, membre de la Coalition. Au Palais du Luxembourg, Nathalie a mis en avant les avancées que permet la professionnalisation du plaidoyer. Un plaidoyer par le sud, pour le sud. Populations clefs, cette notion est évidente pour cette plaideuse et s’illustre par des chiffres qui frappent. Dans son pays, le taux de prévalence du VIH est de 44 % chez les personnes consommatrices de drogues, 20 % chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes et de 30 % chez les personnes travailleuses du sexe. A l’Ile Maurice, sept personnes sur dix qui vivent avec le VIH sont des usagers de drogues. Il y a quelques années encore, le VIH faisait des ravages parmi les personnes consommatrices de drogues. "En 2006, des programmes de réduction des risques comportant un accès à la méthadone et des programmes d’échanges de seringues ont été mis en place et ont donné de bons résultats. Il y a alors une très bonne dynamique de travail entre la société civile et les pouvoirs publics", explique Nathalie. L’engagement du Fonds mondial de lutte contre le sida dans le pays qui finance ces projets de RDR marque un tournant décisif avec une baisse en moins de dix ans de 60 % des infections chez les personnes consommatrices de drogues par injection. La stratégie fonctionne bien jusqu’en 2014. Cette année-là, changement de gouvernement… et de politique de santé publique. "Les programmes de RDR sont menacés voire stoppés" explique-t-elle. Le nouveau ministre de la Santé ne croit pas en l’efficacité des traitements de substitution et multiplie les obstacles dans l’accès aux outils de prévention (méthadone distribuée à proximité des postes de police, demande de présentation d’une carte d’identité pour avoir accès à du matériel stérile d’injection avec enregistrement des identités…), soit exactement le contraire de ce qu’il faut faire. Les effets de cette nouvelle politique, de ces blocages et menaces ne tardent pas. "En 2015, les nouvelles infections augmentent, plus de 20 % de nouveaux cas chez les personnes injectrices", explique Nathalie.

L’association Pils décide alors de conduire un travail spécifique sur ce sujet. Elle mène un "travail de lobbying auprès des différents partis politiques du pays", fait un important travail de "sensibilisation des médias" notamment avec l’accompagnement de personnes représentatives des communautés clefs qui interviennent dans des réunions, différentes instances, etc. "Notre stratégie a consisté à démontrer qu’il fallait passer d’une politique répressive des drogues à une politique sanitaire et sociale", explique la plaideuse. L’association conduit alors une enquête d’opinion sur les drogues et les usages des consommateurs. Elle s’appuie sur cela pour faire une campagne inédite à la fois à destination du grand public et des décideurs politiques. Ce travail porte ses fruits. Les dégâts sur la politique de RDR sont limités. Le programme de méthadone est sauvé. Il est maintenu pour les personnes qui en étaient déjà bénéficiaires, mais il n’est plus possible d’en inscrire de nouvelles, alors que les besoins sont importants. Pils a aussi réussi à conserver le principe de confidentialité sur les sites d'échange de seringues, les enregistrements des numéros des cartes d’identité comme le voulaient les autorités n’est pas en place.

En Côte d’Ivoire, c’est un tout autre exemple que présente Alain Kra : celui des travailleuses et travailleurs du sexe. Lui aussi militant de la lutte contre le sida, Alain travaille à l’association Espace confiance. Il est coordinateur du projet "Droits humains" de AIDES. "Nous sommes dans une situation d’épidémie généralisée dans les pays d’Afrique. Dans chacun de ces pays, l’épidémie de sida est de 1 à 35 fois supérieure dans les populations clefs. C’est le cas en Côte d’Ivoire où la prévalence chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes est de 18 % alors qu’elle est de 3,7 % en population générale. Chez les personnes travailleuses du sexe, elle se situe à 13 % . Elle est de 9 % chez les personnes usagères de drogues", explique-t-il. Ces mauvais chiffres sont imputables aux discriminations qui affectent ces groupes et qui sont le fait d’une part du cadre légal et d’autre part d’un blocage sociétal. En Côte d’Ivoire, la prostitution n’est pas pénalisée en tant que telle, mais le racolage est interdit, les maisons closes également. "Il y a très régulièrement des rafles de la part de la police à l’encontre des travailleuses du sexe, explique Alain. Les témoignages sont légion de chantages de racket, d’extorsion de fonds de la part de policiers. Il fallait souvent intervenir au cas par cas auprès de la police lorsque nous étions informés d’une rafle dans tel ou tel quartier. Nous obtenions des résultats, mais nous avions le sentiment de patiner aussi, d’où un changement de méthode. Nous avons décidé d’aller chercher des alliés notamment au sein du Programme national de lutte contre le sida. Nous avons organisé un atelier multisectoriel regroupant des représentants institutionnels dont le commissaire de la brigade mondaine, des représentants de la société civile, des personnes travailleuses du sexe, des représentants du Ministère des droits de l’Homme et des libertés publiques et de la Commission nationale des droits de l’Homme. Nous avons travaillé ensemble pendant deux jours", explique Alain. "Deux jours pour faire de la pédagogie, parler des enjeux de santé, apprendre à des personnes d’horizons différents (le haut gradé de la police en tenue d’apparat et la représentante des travailleuses du sexe) à échanger et travailler à des solutions communes. Au final, nous avons pu sortir des recommandations validées par l’ensemble des participants et démontrer l’importance d’un processus de ce type. Nous avons fait de même concernant les personnes consommatrices de drogues", explique Alain.

C’est au Maroc que milite et travaille Morgane Ahmar, plaideuse décentralisée de Coalition PLUS. Morgane travaille à l’ALCS, la principale association marocaine de lutte contre le sida, membre fondateur de Coalition PLUS. Comme ses collègues, Morgane a donné les chiffres de la prévalence : 2 % chez les personnes travailleuses du sexe, 5 % chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, 25 % chez les personnes consommatrices de drogues. "Trois populations criminalisées, explique Morgane. Au Maroc, l’homosexualité reste sanctionnée jusqu’à trois ans de prison. Le port du préservatif est souvent utilisé lors d’une interpellation par la police comme prétexte pour inquiéter la personne interpellée au motif qu’elle se prostituerait, etc." Si ces sujets sont pris en compte, le plaidoyer qu’elle a conduit est de nature assez différente puisqu’il s’agissait d’assurer la mise en œuvre  dans le pays de la prophylaxie pré-exposition, la PrEP. Pour cela, Morgane a construit des argumentaires sur la PrEP, un outil nouveau de prévention qui s’inscrit dans la palette de la prévention diversifiée, et sur la stratégie de "Test & Treat" ("Dépister & Traiter"). Ces argumentaires, leur présentation aux médecins, experts, décideurs politiques et autorités de santé ont débouché sur l’acceptation de projets pilotes dans le pays sur ces sujets. Bien sûr, le travail n’a pas été simple, mais, là encore, il a porté ses fruits. "Notre travail a d’abord consisté à recenser les blocages, quels qu’ils soient, à la PrEP. Beaucoup venaient des médecins, explique-t-elle. Il y avait les craintes sur l’augmentation des IST, la crainte sur les prix… mais au final notre projet pilote concernant la PrEP est financé par l’Organisation mondiale de la santé et le Fonds mondial de lutte contre le sida. Il est important pour nous à deux titres ; pour le Maroc et les groupes clefs qui ont besoin de cet outil complémentaire de prévention et pour notre stratégie globale d’un accès universel à la PrEP. Coalition PLUS et ses partenaires ont lancé un appel dans ce sens à l’occasion de la Conférence Afravih à Bruxelles en avril 2016." Si Morgane a des espoirs, elle a aussi des craintes. "Nous connaissons aujourd’hui une baisse des financements internationaux qui pourrait affecter durement des pays à revenu intermédiaire comme le Maroc", explique-t-elle. Si le Fonds mondial se désengageait, certains acquis de la lutte contre le sida pourraient être balayés.

Cette question du financement a fait l’objet d’une table ronde lors de cette matinée de travail au Palais du Luxembourg. Directeur de Coalition PLUS Afrique, ancien président de l’association malienne Arcad-sida, Aliou Sylla a trouvé les mots justes pour rappeler l’importance cruciale des financements, le tournant décisif actuel qu’il ne faut pas louper et étriller certaines instances internationales comme l’Onusida. Incisif et percutant, il a rappelé que "50 % des personnes vivant avec le VIH sur le continent africain avaient accès aux antirétroviraux". "Que se passe-t-il pour les autres 50 % ?", a-t-il demandé. Pas davantage de complaisance vis-à-vis la Cédéao (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest). "Elle avait pris l’engagement de donner des financements pour l’accès aux traitements des populations clefs, qui sont celles qui sont les plus éloignées des soins, mais il n’y a pas d’application de cet engagement. Tout cela est dans un tiroir. Qui va rappeler à la Cédéao ses engagements et ses obligations ?", demande-t-il.

Des engagements, la France en a pris ; des obligations, la France en a… en matière de lutte contre le sida. Présents à cette table ronde, Michèle Boccoz, ambassadrice de France pour la lutte contre le sida et le député LR des Yvelines Jean-Marie Tétart, spécialiste de l’aide au développement et administrateur de l’Agence française du développement (AFD) ont donné leur vision. Du côté député, le message est clair : il faut augmenter encore l’aide au développement. Il s’étonne d’ailleurs que cette question prenne si peu de place aujourd’hui dans la campagne présidentielle alors que cette aide au développement est cruciale notamment pour l’image de la France et son rôle et poids dans le monde. "Je suis très sensible à ce que les oratrices et orateurs ont dit sur les droits humains dont l’enjeu n’est pas seulement important pour la lutte contre le VIH/sida. Ce sujet de l’aide au développement est complexe et vaste et beaucoup de sujets sont imbriqués. Je peux citer l’exemple des médicaments génériques. Ils sont efficaces, mais ils ne le sont pleinement que s’ils s’appuient sur un système de santé qui fonctionne et qui rend possible leur accès." Le député a demandé au prochain gouvernement quel qu’il soit "de maintenir la garde haute en matière de crédits pour l’aide au développement et si possible de les augmenter". Au passage, il a taclé sévèrement le bilan de François Hollande notamment vis-à-vis du Fonds mondial cde lutte contre le sida et d’Unitaid.

Cette sortie n’a pas ébranlé outre mesure Michèle Boccoz. L’ambassadrice de France pour la lutte contre le sida a, bien entendu, salué le travail de la société civile, défendu le bilan du gouvernement français et appelé tous les acteurs à travailler ensemble. Très honnêtement, il était assez difficile entre les reproches parfois feutrés ou trop généralistes d’Aliou Sylla et du député Jean-Marie Tétart concernant l’aide française à la lutte contre le VIH et les réponses à la fois techniques, volontaristes et un poil langue de bois de Michèle Boccoz de comprendre s’il y avait lieu ou pas de s’inquiéter de la stratégie française dans ce domaine. Pas très accessibles, les échanges sur les décaissements non effectués et reportés ou la "pioche" qu’aurait faite le gouvernement français concernant les crédits à Unitaid. Les échanges étaient entre initiés. Dommage !

Claire, en revanche, est la nécessité qu’il y a à financer des projets concernant les droits humains. Les exemples présentés par les plaideuses et plaideurs du sud montrent bien l’intérêt qu’il y a à ne laisser personne au bord de la route en matière de lutte contre le sida au risque d’échouer à vaincre l’épidémie. Charles T Some l’a exprimé clairement : "Financer l’accès aux médicaments n’est pas suffisant, il faut aujourd’hui financer aussi les programmes de droits humains".  Comme le rappellent AIDES et Coalition PLUS : le sida continue de tuer plus de 3 000 personnes par jour dans le monde et 60 % des pays ont une législation qui fait obstacle à la prévention et à la prise en charge efficaces du VIH. Soit la démonstration que les deux sujets ne peuvent pas être déconnectés.

C’est un autre registre qu’a choisi Aliou Sylla en concluant son intervention ; sa façon d’expliquer la ligne de crête sur laquelle travaillent les plaideuses et les plaideurs du projet "Droits humains" de AIDES et Coalition PLUS : "Une loi ne pourra jamais obliger un homme à m’aimer mais il est important qu’elle lui interdise de me lyncher". La formule, qui date de 1962 (Interview au "Wall Street Journal"), est toujours d’actualité ; elle est de Martin Luther King.

(1) : Par exemple, l’article "Homosexualité : Sur les pas de la communauté LGBT de Bobo-Dioulasso", lundi 30 mai 2016.

Le projet "Droits humains" de AIDES
Le projet vise à l’amélioration de l’accès à la prévention et aux traitements du VIH/sida et des hépatites virales en Afrique et dans les Caraïbes, à travers la défense des droits humains des groupes les plus vulnérables : hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, travailleuses et travailleurs du sexe, personnes usagères de drogues injectables. Ce projet est financé à 50 % par AIDES et à 50 % par l’Agence française de développement (AFD).

Coalition PLUS
Coalition PLUS a été créée en 2008, à l’initiative de quatre associations de lutte contre le VIH/sida : AIDES (France), ALCS (Maroc), Arcad-sida (Mali), Cocq-sida (Québec). Il paraissait alors indispensable à ces associations de mettre en commun le savoir-faire d’organisations non gouvernementales de lutte contre le VIH/sida de différents continents, qui avaient toutes à cœur d’impliquer dans leur gouvernance et dans leurs programmes les communautés les plus vulnérables à l’épidémie.Les enjeux et objectifs sont de :
- Replacer les malades au cœur des dispositifs d’aide et de prévention
- Peser auprès des grands financeurs internationaux pour faire évoluer les programmes
- Développer les associations membres en les soutenant et leur donnant plus de moyens
- Mutualiser les expertises pour mener des projets de recherche communautaire.
Notre enjeu est vital : dire stop à la progression du sida !

Hakima Himmich, présidente de Coalition PLUS, et Aurélien Beaucamp, président de AIDES, ont publié le 9 février dernier sur le site de "L’Express", une tribune qui défend le principe de "sociétés plus égalitaires" où les populations les plus vulnérables au VIH ne craindraient plus les discriminations et ne seraient plus éloignées des structures de prévention et de soin.

"Lutter contre le sida, ce n'est pas seulement améliorer l'efficacité des traitements, renforcer la fiabilité des tests de dépistage, mettre au point un vaccin universel... C'est aussi lutter contre les discriminations. Car, aujourd'hui, le principal allié de l'épidémie — il est urgent de le reconnaître — c'est la violation des droits humains.
Sur l'ensemble des continents (à l'exception de l'Afrique subsaharienne où la population générale reste fortement touchée), 90 % des nouvelles contaminations concernent les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH), les personnes trans, les professionnels-les du sexe et les injecteurs-euses de drogues.
Pourquoi ? Parce que ces populations, dites "clés" dans la lutte contre le sida, sont massivement stigmatisées et discriminées. Alors que, dans les pays du Nord, la lutte contre les discriminations a progressé (des lois ont été promulguées, des institutions comme le Défenseur des Droits en France ont été créées), c'est encore loin d'être le cas dans les pays du Sud.
Conséquence ? Les populations les plus vulnérables au VIH sont éloignées des structures de prévention et de soin. De peur d'être discriminées par les soignants-es, les personnes n'osent pas se rendre dans les centres de santé, et encore moins parler de leurs pratiques sexuelles et/ou sociales. Elles sont réticentes à se faire dépister si elles n'ont pas confiance. Dès lors, beaucoup vivent avec le VIH sans le savoir, le transmettent sans en avoir conscience et en meurent faute d'avoir pris un traitement à temps. Le sida tue encore plus de 3 000 personnes chaque jour dans le monde.
Trente-cinq ans de lutte contre le sida l'ont amplement démontré. Une société qui veut faire reculer l'épidémie n'a pas d'autre choix que de se transformer pour être plus égalitaire et inclusive. Elle ne peut pas y arriver sans dialoguer avec toutes ses communautés, les écouter, reconnaître leur expertise, leurs compétences et leurs droits. C'est ce qu'on appelle l'approche communautaire, sans laquelle la lutte contre le sida est condamnée à l'échec et grâce à laquelle la transformation sociale mondiale est possible. C'est pour ça que le soutien aux acteurs-trices locaux est fondamental.
Et ce ne sont pas de vains mots ! Lancés il y a plus deux ans dans 11 pays d'Afrique francophone et des Caraïbes, à l'initiative de Coalition PLUS, union internationale d'associations de lutte contre le sida et de son membre français AIDES, avec l'appui de l'Agence française du développement, des projets pilotes de lutte communautaire ont fait leur preuve.
Des exemples ? Au Burkina Faso, après un mouvement homophobe en 2015 qui a fait baisser la fréquentation des centres de santé par les populations clés, l’association Revs+ est parvenue, en organisant un atelier national, à convaincre les leaders coutumiers et religieux du pays à prendre des engagements officiels pour lutter contre le sida. Résultats : baisse des stigmatisations, reprise de la fréquentation des centres de santé et mise en place d'un cadre de concertation durable avec les leaders d'opinion.
En Côte d'Ivoire, Espace confiance a réussi à former des personnes référentes au sein des hôpitaux et les commissariats d'Abidjan pour améliorer l'accompagnement socio-médical des professionnelles du sexe, après avoir fait tomber les préjugés parmi le personnel médical et les forces de l'ordre. A L'île Maurice, Pils se bat contre la volonté des autorités d'abandonner les programmes de substitution à l'héroïne en démontrant le succès sanitaire de ces techniques, dans un pays où 70 % des personnes vivant avec le VIH sont des usagers-es de drogues injectables. Pour l'instant, l'association est parvenue à maintenir les programmes existants (sans pouvoir inclure de nouveaux bénéficiaires) et à conserver le principe de confidentialité sur les sites d'échange de seringues afin de ne pas nourrir une potentielle répression ciblée contre les usagers-es de drogues.
Mais, nous en avons bien conscience, cela reste des actions ponctuelles et limitées géographiquement. Le défi désormais, c'est de les déployer à l'échelle d'une région, d'un pays voire d'un continent tout entier. Or, ce passage à l'échelle demande une volonté politique, une mobilisation diplomatique et bien sûr des investissements financiers accrus.  Selon l'Onu, il faut déployer des services adaptés pour 16 millions de gays, 7,5 millions d'usagers-es de drogues, 13 millions de professionnelles du sexe et 1 million de femmes trans d'ici à 2020 pour mettre fin au sida d'ici 2030. 20 milliards d'euros sont déjà mobilisés chaque année pour riposter contre le sida, il ne manque que 6 milliards de plus au niveau mondial. Comme l'a rappelé l'Onu en amont du sommet mondial sur le sida de juin dernier, si on ne veut pas payer davantage plus tard, c'est maintenant ou jamais qu'il faut redoubler d'efforts. En protégeant ceux et celles qui risquent le plus de se faire infecter, c'est réduire les nouvelles infections et, à terme, financer moins de traitements à vie.
Dans un contexte électoral incertain et tendu, nous appelons la France à conserver son rôle de précurseur dans la lutte mondiale contre le sida comme elle l'a toujours fait depuis la découverte du virus par l'Institut Pasteur à Paris. Si elle veut maximiser l'impact de son action, c'est avec le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme qu'elle doit agir sur un double niveau : mobiliser ses partenaires sur les enjeux de droits humains et augmenter sa contribution financière qu'elle plafonne depuis 2010 alors que tous les autres Etats du G7 ont fait l'effort de l'accroître.
C'est seulement en construisant une solidarité entre pays riches et pauvres que nous parviendrons à vaincre l'épidémie, à tenir notre promesse faite aux générations futures, celle de s'épanouir dans un monde sans sida, dans un monde sans peur, sans rejet, sans discrimination."

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