"J’ai l’impression de bien gérer ma consommation"

Interview Publié par Rédacteur-seronet 413 lectures
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Fin mars, le premier rapport sur la pratique du chemsex (sexe sous drogues) à Bruxelles a été présenté. Dans l’assistance, des personnes, elles-mêmes concernées par cette pratique, étaient présentes. Ce rapport a libéré une certaine parole sur un phénomène encore jamais concrètement identifié en Belgique. A cette occasion, nous avons rencontré Oleg, consommateur de produits dans un contexte sexuel. Le lendemain de la présentation du rapport, il a accepté de témoigner pour Seronet.

Comment es-tu entré dans le chemsex ?

Oleg : Dans mon cas, c’est venu très progressivement. Même si aujourd’hui, je pratique le chemsex sous produit, je consomme très peu de drogues. Si ce n’est dans un cadre festif pour tenir tout le long d’une soirée, et parfois baiser après. C’est très irrégulier. Le sexe sous produit, c’est venu petit à petit, après mes 25 ans, alors que je vivais à Bruxelles. On se rend vite compte ici que l’alcool coûte extrêmement cher et que prendre un ecsta [ecstasy] ou un peu de MDMA est plus économique dans l’objectif d’endurance festive, avec des effets beaucoup plus forts [la drogue est notablement moins chère et de meilleure qualité en Belgique qu’en France, c’est lié à la proximité des plaques tournantes d’approvisionnement comme Anvers ou Amsterdam]. Ça m’a fait modifier mes types de consommation. Je n’achète pas de drogues, je n’ai pas de dealer : c’est par des amis que je peux avoir des produits.

Quels produits prends-tu et comment gères-tu ta consommation ?

Je prends surtout de la cocaïne, de l’ecstasy et du GBL [Un dérivé du GHB, une drogue de synthèse]. Ce sont les drogues les plus répandues dans les cercles où les personnes avec qui je baise prennent des produits. Ici, les drogues dites de synthèse, les cathinones, que l’on commande sur Internet, ne sont pas très répandues. J’ai l’impression que c’est très français. Quand je suis allé à Lyon, il y a peu, j’ai bien vu la différence des produits consommés par les chemsexeurs locaux, qui prennent de la 4Mec ou de la 3MMC [des variantes de cathinones, ndlr]. En Belgique, nous avons l’une des cocaïnes les moins chères d’Europe et d’une excellente qualité. Cette pureté fait que je connais la qualité de ce que je prends, contrairement à certaines drogues de synthèse.

On parle beaucoup de la Démence, une soirée mensuelle clubbing très fréquentée, qui rassemble près de 4 000 gays européens à Bruxelles. Certains pratiquent le chemsex. Dans quels cadres pratiques-tu le chemsex et quel impact la Démence a-t-elle sur cette consommation ?

Le chemsex pour moi, ce sont plutôt les soirées privées, chez des gens que je connais déjà. A Bruxelles, il y a très peu de lieux de consommation de sexe, en dehors de quelques saunas gays. Et ce sont des lieux où les chemsexeurs vont peu, et où la consommation de drogues est peu, voire pas présente, car potentiellement trop visible et surtout interdite. C’est donc souvent chez quelqu’un ou à l’hôtel lorsque la Démence est en ville (une fois par mois) et que les gens sont de passage pour l'occasion.

Pendant les plans chems, comment gères-tu ta consommation de produits ?

Je suis de caractère assez précautionneux durant les soirées privées. Je contrôle bien mes doses. La seule fois où j’ai fait une overdose, c’était la première fois que je prenais du GBL et que je ne maîtrisais pas le dosage. Je suis assez frêle et je suis très sensible à la substance, alors j’ai appris à être vigilant sur la quantité. Je ne sais pas si c’est psychologique ou physiologique ou les deux, mais avec un demi-ecsta, je peux tenir toute une soirée. Ma stratégie, c’est ça. Ne jamais prendre la dose classique : pas de cacheton en entier, en prendre un petit bout et attendre un peu pour voir les effets et en reprendre si besoin. Grâce à cela, je ne me sens plus jamais mal, défoncé ou malade au point de devoir quitter la soirée. Le plaisir est toujours là. Sur moi, les produits marchent vraiment et le plaisir est là. C’est même parfois trop : l’effet dure encore alors que tu sais que tu dois rentrer, car tu bosses le lendemain et que tu dois te reposer. Il y en a qui fume de l’herbe pour casser les effets, personnellement je déteste ça. J’ai l’impression de bien gérer ma consommation. Je ne suis pas dans une prise régulière, avec des doses fortes ou le besoin d’en prendre chaque week-end.

Et tes éventuelles prises de risques sexuelles ?

Je suis séropositif depuis un an et demi. Au départ, comme ces soirées sont souvent bareback [sans protection des rapports par un préservatif, ndlr], cela me faisait peur. En Belgique, tu n’as pas accès officiellement à la PrEP [prophylaxie pré-exposition, ndlr] et c’est difficile de t’en procurer autrement. Moi, je me suis contaminé ; j’ai été dépisté très vite et mis sous traitement immédiatement. Je pense que cela m’a libéré d’une certaine façon, décomplexé de me rendre dans — n’ayant pas peur des mots — des partouzes. Après, la plupart des participants aux soirées auxquelles je participe sont séropositifs et sous traitement efficace. Et cela me rassure d’une certaine façon de pratiquer ce serosorting (1). Concernant le VHC, je n’ai pas de pratiques d’injection [slam] qui m’y exposent. J’ai essayé une fois, avec du crystal. C’était super en termes d’effets, mais cela a duré beaucoup trop longtemps : deux jours, alors que j’avais repris le travail. C’est là que je me suis dit que le slam n’était pas compatible avec mon rythme de vie.

Justement, par rapport aux effets des produits et à leurs potentiels impacts sur la vie professionnelle ou personnelle, as-tu eu des craintes ou des problèmes ?

Je pense que bon gré mal gré, j’ai réussi à traverser ça. C’est surtout au début, lorsque tu testes des produits nouveaux, où j’ai été très sensible aux effets, avec des descentes assez violentes. Maintenant je ne sais pas si c’est l’habitude ou la confiance que j’ai prise, mais je n’ai plus de problème avec les produits. La seule frustration vient d’un point de vue social, avec un temps de récupération important, où le corps a besoin de se reposer. Tu as parfois besoin d’un samedi ou d’un dimanche pour recharger les batteries. Et c’est donc le côté social, le week-end, que cela peut empiéter sur le reste. Sortir au théâtre, aller boire un verre, cela manque. Même si cela n’a évidemment pas disparu de ma vie ! Après, je n’ai eu aucun souci au travail.

A la lecture du premier rapport sur le chemsex à Bruxelles et ses premiers constats. As-tu remarqué des spécificités propres à cette ville et rejoins-tu ces observations faites dans le rapport ?

La particularité à Bruxelles, c’est la double vitesse liée à la Démence. Durant un week-end, cette soirée clubbing attire beaucoup de monde qui pratique le chemsex. Le reste du temps, c’est beaucoup plus posé, voire même compliqué d’organiser un plan ou une soirée chems. J’habite dans le quartier européen, très calme d’habitude. Mais durant la Démence, j’ai simplement cent mètres à faire pour aller dans une chambre d’hôtel associé à l’événement, et dont les locataires organisent un plan. Les organisateurs de soirées sont nombreux. Les gens sont là pendant quatre jours autour de la soirée. Il se crée tout un espace propice au chemsex, puis tout s’éteint jusqu’à la fois prochaine. C’est cela, je crois, la spécificité de Bruxelles : une plaque tournante, avec des gens qui vont et viennent puis qui repartent. A part quelques connaissances, on ne voit jamais les mêmes personnes durant ces soirées. Dès lors, le contact, le rapport à l’autre ou les liens tissés ne sont pas les mêmes que dans d’autres villes où la communauté de chemsexeurs est beaucoup plus fixe.

Propos recueillis par Mathieu Brancourt 

(1) : "Le sérosorting est une stratégie de réduction des risques qui consiste à prendre en compte son statut sérologique et celui du potentiel partenaire sexuel". Olivier Epaulard, infectiologue à Grenoble et rédacteur du site vih.org, définit ce concept comme "faire intervenir dans le choix d’un partenaire sexuel à la fois le statut sérologique de ce dernier, et le sien propre". On le distingue du seropositionning, qui lui fait aussi intervenir le choix des positions sexuelles (insertives ou réceptives) dans la stratégie de prévention.

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