"On ne peut plus humilier les homosexuels dans les médias"

Droit et social Publié par Rédacteur-seronet 555 lectures
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Suite à la parution du Rapport sur l’homophobie 2017 de SOS Homophobie, Seronet a rencontré Joël Deumier, président de l’association. L’occasion de faire avec lui un retour sur les tendances observées tout au long de l’année 2016 en matière de LGBTphobies, mais aussi de parler médias, actualité et politique. Dans un contexte d’augmentation des actes LGBTphobes, Joël Deumier dresse notamment son bilan du quinquennat Hollande, et appelle le président Macron à un engagement concret en matière de droits et libertés. Il revient également sur le canular homophobe dans "Touche pas à mon poste".

Quelles sont les tendances qui caractérisent le rapport 2017 ?

Joël Deumier : En 2013, les débats autour du mariage pour tous ont conduit à une augmentation de 78 % des actes homophobes. En 2014 et 2015, ces derniers ont diminué de 30 à 40 %. Le dernier rapport montre une augmentation de 20 % en 2016, en comparaison avec 2015. C’est le principal constat que l’on fait : après deux années consécutives de diminution du nombre de cas à caractère homophobe, nous avons vécu une nouvelle augmentation. Du côté des actes envers les bisexuel-le-s, on constate là aussi une augmentation, de 40 %, par rapport à l’année précédente. Nos résultats sont fondés sur des témoignages recueillis sur la ligne d’écoute, le chat et le formulaire en ligne que nous mettons à disposition du public. On peut donc imaginer que tous les cas ne sont pas recensés, et que l’homophobie reste sous-estimée et beaucoup plus forte dans les faits. Notre rapport annuel, que nous réalisons depuis maintenant 21 ans, est le seul baromètre permettant de mesurer l’homophobie en France.

Ce rapport évoque également une hausse de 76 % des actes transphobes. Comment expliquer cette évolution ?

Il y a deux explications principales. D’abord, les victimes perçoivent beaucoup mieux ces actes comme étant intolérables, et osent enfin franchir le pas et témoigner, ce qu’elles faisaient moins avant. C’est important, et c’est positif. La deuxième explication réside dans le fait que le discours conservateur et réactionnaire a été prédominant en 2016, notamment à cause des élections de 2017 qui approchaient. Il y a eu un réarmement des groupes contestataires (Sens Commun, la "Manif pour tous", etc.), qui, en vue des échéances électorales, ont réorganisé leurs forces et leurs discours. Ils ont ainsi tenté de remettre en question la loi Taubira, l’adoption plénière des couples de même sexe… Tout cela a entrainé des mouvements et des réactions homophobes et transphobes. Quand on entend à la télévision des gens, des politiques, qui font des propositions discriminatoires, cela libère les actes et les pensées de ce type. L’année 2016 a également été celle de la "loi Justice du 21e siècle", précédée par des débats sur le changement d’état civil des personnes trans. SOS Homophobie a été très impliquée dans la préparation de cette toi, en collaboration avec le ministère de la Justice, dès les premiers mois de 2016. Le fait que l’on mette un coup de projecteur sur les sujets liés aux transidentités a permis d’en parler, mais aussi de susciter des propos transphobes. Comme on pouvait s’y attendre, les stéréotypes sur les personnes trans sont aussitôt revenus dans les esprits, mais aussi dans les discours : "Si on libère l’état civil, les gens vont changer de sexe tous les jours !" ou "C’est la porte ouverte à la fin du genre !" sont des remarques qui sont revenues régulièrement. La transphobie demeure profondément ancrée dans la société française, et on le voit jusque dans les médias. Néanmoins, une chose reste positive : les personnes trans victimes se sentent beaucoup plus légitimes à témoigner, car elles se rendent compte que la législation s’occupe d’elles. Elles se sentent donc soutenues.

Vous évoquez les médias, et justement, au moment où le rapport 2017 a été bouclé, les témoignages reçus par SOS Homophobie étaient liés, pour 34 % d’entre eux, aux médias. Peut-on considérer qu’il existe une forme de tolérance vis-à-vis des LGBTphobies dans ce milieu ?

Il existe une forme de tolérance, oui. Le cas de la chroniqueuse trans Brigitte Boréale l’a, entre autres, démontré. Dans une émission du Grand journal, un chroniqueur lui avait proposé un "plan à trois", en lui demandant si elle jouerait le rôle de l’homme ou de la femme. Une autre chroniqueuse l’avait également saluée en l’appelant "messieurs-dames". On constate que les personnes trans sont sujettes à des blagues et stéréotypes tranphobes de manière quotidienne. A force, cela devient insupportable, tout autant que pour les gays et lesbiennes victimes d’actes du même genre. Même sous couvert d’humour, la société et les gens se permettent de se moquer alors que cela peut facilement être blessant.

Pourtant bien souvent, les victimes de remarques LGBTphobes à la télévision, ne réagissent pas ou prennent cela sur le ton de la rigolade, ce qui a été le cas de Matthieu Delormeau, chroniqueur dans l’émission de Cyril Hanouna sur C8, ou encore Brigitte Boréale… La victime a une liberté individuelle : celle de ne rien faire. Mais nous, nous avons la responsabilité de défendre les intérêts des personnes LGBT. Nous sommes garants d’une forme de défense, nous nous devons de réagir, même si la victime concernée ne se présente pas comme étant blessée. Son choix de ne pas répondre est une chose. L’intérêt collectif en est une autre. Et si nous ne traitons pas ça, nous ne remplissons pas notre mission. Nous sommes obligés de dénoncer ! Chez Cyril Hanouna, cela a été la même chose, quand Matthieu Delormeau a été qualifié de "pleureuse" par l’animateur : on aurait pu dire : "C’est de l’humour et la victime s’en fout", mais ce n’est pas le sujet. Le vrai enjeu reste que dans la société française aujourd’hui, la représentation que l’on se fait des personnes doit être conforme à la dignité. On ne peut pas se permettre de jeter en pâture des homos, des trans, des bis, aux rires du public d’un plateau de télévision sans qu’aucune réaction n’ait lieu. On peut rire, de tout, mais pas jusqu’à l’atteinte de la dignité.

Vous avez discuté avec Cyril Hanouna en direct sur "Touche pas à mon poste", au lendemain de son canular homophobe. Pourquoi avez-vous choisi d’intervenir dans son émission ?

Il était important de s’expliquer en direct sur ce qu’est l’homophobie. Il était aussi important d’expliquer que l’homophobie est un sujet sérieux, que l’on ne peut pas traiter à la légère. Hanouna a une parole forte du fait de sa notoriété : cela lui donne une responsabilité particulière. Quand il humilie à une heure de grande écoute un homosexuel, cela légitime la moquerie envers les homos, et cela nourrit donc l’homophobie dans le pays. Notre attente est que le CSA [Conseil supérieur de l’audiovisuel, ndlr] sanctionne de manière exemplaire le diffuseur C8. Nous souhaitons que plus jamais à la télévision la ligne rouge ne soit franchie. On ne peut plus humilier les homosexuels dans les médias.

Le CSA remplit-il sa mission ?

Le CSA n’est pas à la hauteur. Son avis à propos de la polémique Brigitte Boréale a été totalement scandaleux. Selon lui, le principe de liberté d’expression implique le fait de faire de l’humour. Autrement dit, des personnes ont été blessées par cette moquerie dirigée vers Brigitte Boréale, mais la liberté d’expression doit prévaloir. C’est véritablement un scandale : si la blague avait été faite à l’encontre d’une personne noire et avait revêtu un caractère raciste, tout le monde serait tombé sur l’émission et l’auteur de la moquerie. Il y a donc une vraie tolérance, une tolérance coupable, vis-à-vis de la transphobie. Et le silence du CSA est, lui aussi, un silence coupable. L’institution a une mission de gendarme audiovisuel. Quand le CSA met autant de temps à instruire un tel dossier, son silence signifie qu’être homophobe ou transphobe est acceptable aujourd’hui. C’est inacceptable pour nous, bien entendu.

Qu’avez-vous pensé du temps qu’ont mis les médias à parler de la situation en Tchétchénie ?

Il faut souligner que depuis le drame d’Orlando [une tuerie homophobe perpétrée en juin 2016 : 49 personnes tuées et plus d’une cinquantaine de blessées, ndlr], il y a eu une certaine prise de conscience, qui fait que les médias perçoivent de mieux en mieux les situations homophobes. On aimerait néanmoins qu’ils soient plus ambitieux et traitent la question de manière beaucoup plus large, notamment aujourd’hui, vis-à-vis de la situation tchétchène. C’est la première fois depuis la Seconde guerre mondiale qu’une politique d’Etat vise à éliminer les homosexuels d’un territoire donné. Cela nous rappelle évidemment les heures les plus sombres de notre histoire. Ce seul fait nous impose en tant que société démocratique de réagir. On ne peut pas détourner les regards, et les médias non plus. On sait ce qui se passe dans ce pays. Si l’on tourne les yeux, on se rend complice de ce qui s’y passe, et l’on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas. Nous devons agir aujourd’hui et taper fort, car si les autorités et gouvernements ne font pas pression, les persécutions continueront.

Que pensez-vous de la composition du gouvernement Philippe et du président Macron et des divergences d’opinions en matière de droits des personnes LGBT qu’il révèle ?

Ce gouvernement exprime différents points de vue, différents positionnements politiques. Nous sommes très inquiets du fait que l’on ait nommé des personnes telles que Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics. En tant que maire de Tourcoing [Les Républicains, ndlr], il s’était clairement positionné en 2013 contre le mariage pour tous, allant jusqu’à écrire sur Twitter s’il s’engagerait à ne pas marier deux hommes ou deux femmes. Le fait que le Président de la république et son Premier ministre fassent le choix de nommer ministre quelqu’un qui a dit ça, c’est pour nous proprement scandaleux. On ne peut pas l’accepter. Pour réaliser l’ampleur de cette situation, on peut encore une fois transposer cette situation à des questions liées à la couleur de peau : si un maire avait déclaré s’engager à ne pas marier deux personnes de couleurs différentes, alors que la loi l’autorise, ce maire n’aurait jamais été nommé ministre, car son positionnement aurait été jugé complètement raciste. Il y a donc encore une fois deux poids deux mesures dans la lutte contre les discriminations, ce qui laisse comprendre que la tolérance envers l’homophobie est une opinion comme une autre. Or, la loi est claire : c’est un délit. La nomination de Gérald Darmanin au gouvernement est donc très inquiétante, et constitue un très mauvais signal envoyé aux mouvements LGBT. On pourrait également parler du Premier ministre, Edouard Philippe, qui s’était opposé à la PMA pour les femmes, et s’était abstenu sur la question du mariage pour tous…

Aujourd’hui, ce que nous demandons au président Macron, c’est qu’il réaffirme son ambition et son engagement en faveur des droits et des libertés des LGBT, et de la lutte contre les discriminations. Nous demandons qu’il réaffirme cette ambition en termes de mesures : PMA pour toutes les femmes, par exemple. Des mesures concrètes, des lois sans attente inutile, comme dans le cas du changement d’état civil pour les personnes trans qui, même s’il a été simplifié, demeure encore soumis à certaines restrictions. Nous en avons assez de tous ces reports de lois, de toutes ces promesses non tenues.

Quel bilan faîtes-vous du quinquennat du président Hollande ?

Son quinquennat, en ce qui nous concerne, a été plutôt bon, avec deux réformes emblématiques, dont nous nous souviendrons encore dans vingt ans… Le mariage pour tous, et la simplification du changement d’état civil pour les personnes trans. Cette dernière réforme est imparfaite et incomplète, mais elle constitue à mes yeux un réel bon en avant. Avant, on obligeait les personnes trans à changer de sexe physiquement et chirurgicalement avant de demander leur changement d’état civil. Aujourd’hui, on n’impose plus ça [Un "bon en avant", que l’Association nationale transgenre (ANT) nuance néanmoins dans un communiqué publié le 31 mars 2017, dénonçant "des décrets sans courage ni ambition, et une démédicalisation jugée comme un leurre de communication bien cynique"].

L’une des déceptions concerne la PMA, sans cesse reportée depuis 2013. Le second point noir : la clause de conscience. Le président Hollande avait affirmé une certaine tolérance à l’égard des maires qui ne voulaient pas marier deux hommes ou deux femmes. Pour nous, c’est quelque chose qui n’est pas acceptable. Nous nous attendions à un président beaucoup plus engagé sur ces questions là. Il ne l’a pas été, nous l’avons mal vécu, et nous nous en souviendrons.

Toutefois, la France est passée, dans le classement Ilga Europe [International gay and lesbian association Europe, ndlr] qui classe chaque année les membres de l’Union Européenne en fonction de leur engagement envers les LGBT, du 23e au 5e rang, entre 2012 et 2017. C’est un pas énorme qui veut dire deux choses : nous étions très en retard par rapport aux autres Etats européens, et nous l’avons beaucoup rattrapé. C’est, entre autres, grâce à ces lois d’une part, mais aussi à des mesures adoptées, comme la circulaire de Christiane Taubira, permettant aux enfants nés de GPA à l’étranger d’obtenir leurs papiers d’identité français et leur retranscription à l’état civil.

Sur la question du VIH, pensez-vous que les LGBTphobies nourrissent l’épidémie en France et ailleurs ?

Absolument ! Et les statistiques le démontrent en partie : on constate nettement que le taux de prévalence du VIH est beaucoup plus important chez les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes [HSH] que dans le reste de la population. A partir de ce chiffre là, qui est un fait, ont été construits bon nombre de clichés extraordinaires, véhiculant l’idée que "gay=VIH". C’est un stéréotype à déconstruire. Ce qui est vrai, c’est que la lutte contre la sérophobie va de pair avec celle contre l’homophobie. A SOS Homophobie, nous l’avons compris depuis des années, et nous essayons de lutter contre toutes les formes de rejet, dont la sérophobie. Nous avons d’ailleurs créé un groupe, celui de l’intersectionnalité. Ce mot désigne le fait que certaines personnes peuvent être victimes de plusieurs formes de discriminations. Exemple : une femme noire, lesbienne, et séropositive. Nous travaillons beaucoup là-dessus et nous avons l’ambition d’être en pointe sur cette notion d’intersectionnalité, afin de pouvoir défendre correctement les LGBT. Ce groupe que l’on a créé autour de cette notion nous a notamment permis de lancer une enquête nationale il y a trois mois, sur les discriminations envers les personnes racisées, autrement dit, réduites à leur seule origine ethnique. Cette enquête, qui s’étendra sur cinq mois supplémentaires, va nous permettre d’évaluer ces discriminations croisées.

Oui, quand on lutte contre l’homophobie, on lutte aussi contre la sérophobie, et inversement. Nous avons d’ailleurs des revendications à ce sujet, notamment à propos des soins de conservation du corps des personnes séropositives décédées. Depuis 1986, la loi interdit les soins de conservation. Cela concerne les séropositifs, mais aussi les personnes ayant vécu avec une hépatite ou la rage. C’est une des dernières discriminations légales qui existent en raison du statut sérologique d’une personne. Elle est injustifiable sur le plan scientifique, et encore moins sur le plan des droits de l’Homme.

Quelles sont vos revendications, aujourd’hui ?

D’abord, nos missions de base, qui sont l’aide et l’écoute des victimes de LGBTphobies, la prévention des LGBTphobies et le militantisme pour l’accès aux droits et libertés des LGBT. Notre objectif principal reste le même depuis la création de SOS Homophobie en 1994 : renforcer ces trois missions de base. Ensuite, nous avons l’ambition de monter en puissance, et de conquérir de nouveaux droits, de nouvelles libertés, comme par exemple la fin des mutilations infligées aux personnes intersexes. Cela constitue une des dernières mutilations légales en droit français, et ce n’est plus admissible au regard de la dignité humaine. On appelle donc le gouvernement à légiférer là-dessus, et à mettre fin à ces mutilations. Et enfin, comme nous l’avons déjà évoqué, nous demandons la reconnaissance de toutes les familles, avec la PMA notamment, mais aussi la reconnaissance du parent social : dans un couple de femme ayant recours à la PMA, la femme qui porte l’enfant est reconnue comme mère légale de l’enfant, tandis que l’on ne reconnait aucun statut parental à sa compagne. Si cette dernière souhaite, aujourd’hui, devenir légalement mère de l’enfant, le couple doit se marier, et la femme qui n’a pas porté l’enfant doit faire une demande d’adoption. C’est une procédure lourde, longue et difficile. Nous appelons donc à une reconnaissance simple du parent social. Nous ne connaîtrons pas de baisse de l’homophobie contre les familles homoparentales tant que cette mesure n’aura pas été prise. Faire des discours sur toutes les familles permettra d’avoir des familles homoparentales qui seront beaucoup mieux acceptées et inclues dans la société.

Propos recueillis par Thomas Legrand

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