Prix des médicaments : des vies à la loterie

Thérapeutique Publié par jfl-seronet 356 lectures
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C’est sur une petite place, au cœur de Paris, que AIDES a organisé le 6 avril dernier une "kermesse du médicament" pour interpeller les citoyennes et citoyens sur les dérives du système de fixation des prix et des brevets des médicaments. Un monsieur Loyal y proposait de faire tourner "une roue de la fortune" pour découvrir à quels coûts se monnayent la vie. Seronet y était.

Canne à pommeau, chapeau claque, prestance et sens de la répartie, voix forte et mâle assurance, il porte beau monsieur Loyal, invitant passantes et passants dans sa grande "kermesse du médicament". Loyal ! Pas certain que ce soit l’adjectif qui convienne le mieux au personnage que François et Rémy, militants et élus de AIDES, jouent, en alternance, sur la place Edmond Michelet, ce jeudi 6 avril, à Paris.

Ce monsieur "Loyal" incarne en effet le "laboratoire", tout à la fois personnage et symbole. Un "laboratoire" qui fait la pluie et le beau temps sur la santé des personnes donc sur leur vie… essentiellement motivé par le profit. C’est tout le sens de cette roue de la fortune que Monsieur "Loyal" invite à faire tourner dans cette kermesse organisée par AIDES. Une roue et le hasard pour faire la démonstration que les prix des médicaments demandés par l’industrie pharmaceutique et concédés par les Etats, sont, dans certains pays, exorbitants, dans d’autres pas et que l’accès aux médicaments tient de la loterie. La démonstration qu’on n’est pas logé à la même enseigne selon sa maladie et le pays dans lequel on vit.

Depuis plus de deux ans, AIDES, avec d’autres, est montée au front contre la hausse exponentielle des tarifs des médicaments et pour "en finir avec la logique des profits à tout prix". Une logique dont on a bien vu les conséquences avec l’arrivée des premiers antiviraux à action directe contre le VHC, le Sovaldi (sofosbuvir) tout spécialement et son prix très élevé. "Cette situation a été un sujet d’inquiétude pour nous, explique Michel Mangin, président du territoire d’action Sud Ouest Ile-de-France et administrateur de AIDES, parce que les prix exorbitants conduisent à sélectionner les patients. Cela a aussi été un sujet d’inquiétude pour les patients, eux-mêmes, de savoir s’ils étaient dans les critères d’accès ou pas aux nouveaux traitements [Sovaldi et autres antiviraux à action directe, ndlr] et un sujet d’inquiétude plus large sur la soutenabilité de telles dépenses par notre système de santé. Cette question, le conseil d’administration s’en est saisi, notre groupe national santé aussi. Nous avons décidé d’en faire une priorité en Ile-de-France dans le cadre de notre campagne à l’occasion des élections présidentielles 2017. C’est d’autant plus nécessaire que les prix très élevés affectaient jusqu’alors des médicaments pour des maladies dites orphelines, qui ne concernent qu’un nombre réduit de personnes, maintenant cette hausse sans fin des prix concerne des traitements contre les cancers, le VIH, le VHC".

"Effectivement, les prix flambent pour des médicaments concernant des maladies qui touchent des dizaines de milliers voire des centaines de milliers de personnes. Le VIH, en France, c’est 150 000 personnes touchées. Le VHC, c’est 230 000 personnes, rappelle Cédric Daniel, président du territoire d’action Nord Ouest Ile-de-France. Les cancers concernent plusieurs centaines de milliers de personnes. L’impact de cette augmentation constante des prix dans ce contexte prend une autre proportion. Il devient tel qu’il peut remettre en cause l’équilibre de notre système de santé et celui de notre système de solidarité. Potentiellement, si les prochains médicaments qui vont sortir ont de tels niveaux de prix, nous pouvons craindre un retour aux années noires lorsqu’on envisageait alors de tirer au sort les personnes qui auraient accès aux nouveaux traitements".

Dans le cadre de sa campagne "REVEndiquons 2017" (1). L’association, en créant cette kermesse du médicament d’un jour, a voulu mettre en lumière les différences de prix aberrantes d’un pays à l’autre pour une même molécule. Elle a aussi voulu montrer les conséquences d’une politique des brevets qui privilégie la logique de profit au détriment de l’intérêt des malades. "Quand une cure de trois mois contre l’hépatite C est vendue un peu plus de 28 000 euros en France alors que sa version générique est disponible à environ 140 euros en Egypte, on est en droit de se demander comment se passent les négociations entre les fabricants et les pouvoirs publics et si ces derniers utilisent réellement toutes les armes à leur disposition pour faire baisser les prix", explique Aurélien Beaucamp, président de AIDES.

Sur la place Edmond Michelet, Monsieur "Loyal" invite les passantes et passants à tourner la roue. Elle présente trois maladies (VIH, VHC et leucémie) et, pour chacune, des prix qui différent selon les pays. Il suffit de tourner la roue pour voir à quel prix on aurait le médicament nécessaire pour se soigner. Quand la roue tombe sur le prix le plus élevé, Monsieur "Loyal" (alias le "Laboratoire") se frotte les mains. C’est tout bénéf ! Ainsi va le système actuel.

Le système actuel, Anne-Marie ne l’apprécie pas. De passage dans le quartier, apostrophée par des militant-e-s de AIDES sur la place Michelet, elle est venue au côté de Monsieur "Loyal" faire tourner la roue. Le hasard a parlé. Pour elle, c’est leucémie, aux Etats-Unis, au tarif prohibitif de 7 500 euros par mois pour son traitement. Si elle vivait en Inde, le même médicament coûterait 16 euros. Pas contente de son sort, Anne-Marie, fut-il virtuel ! "Certaines personnes ne vivent que pour l’argent", lâche-t-elle quand on lui parle des prix pratiqués par les labos pharmaceutiques. "Dans le domaine médical, on devrait avoir d’autres soucis que de s’en mettre plein les poches !" Anne-Marie n’est pas inquiète sur ce qui se passe en France et veut croire que la solidarité jouera encore pleinement dans l’avenir. Elle reconnaît que la façon dont les prix des médicaments sont fixés en France lui est inconnue et que cela ne serait pas du luxe que le "système soit plus transparent".

Des problèmes avec les prix des médicaments, Céline, venue, elle aussi, tourner la roue, en a entendu parler à la radio. "Je me rappelle d’une comparaison entre l’Inde et la France à propos d’un médicament contre l’hépatite C", explique-t-elle. Elle non plus n’est pas inquiète pour la situation française. "Sans doute, parce que personnellement je ne suis pas malade, concède-t-elle. Mais, j’aimerai bien savoir qui décide des prix et selon quelles réflexions économiques et sociales. Je ne connais pas du tout le fonctionnement du système actuel. Je sais juste que les médicaments génériques permettent un accès moins coûteux".

Ce manque de transparence, Marie le dénonce également. Les problèmes de tension avec les prix, elle les connaît bien : elle est infirmière. "Je le vois concernant des traitements contre la sclérose en plaques dont une cure annuelle de six semaines peut coûter plus de  50 000 euros". Marie trouve les prix actuels "très excessifs" et "pas toujours justifiés malgré les investissements dans la recherche". "En France, on est un peu protégé contrairement à ce qui peut se passer à l’étranger", explique Laurent, bien remis de sa rencontre avec Monsieur "Loyal". "Les tarifs ne sont pas justifiés et dans les pays pauvres, cela tient carrément du racket", lâche-t-il. "Je ne sais pas si la France a des outils de régulation des prix, mais je ne crois pas que la solution soit pays par pays. Un Etat a toujours les mains liées dans le rapport de force avec les laboratoires pharmaceutiques. Je crois plutôt à l’efficacité d’une régulation au niveau mondial. Je ne suis pas très bien renseigné sur le sujet", explique Mathieu. "Je ne connais pas les critères de fixation des prix et cela m’intéresserait de savoir qui décide et comment. Cela intéresserait pas mal de monde, je crois".

"On a la chance en France que beaucoup de gens aient une mutuelle et la sécu… Je ne suis pas trop inquiet sur l’accès aux médicaments. Je me demande juste si, mine de rien, à un moment ou un autre on ne va pas soigner différemment les gens qui sont vraiment trop malades, ceux qui sont trop âgés", explique Joris. En discutant avec lui, on comprend que la crainte qu’il a n’est pas pour l’immédiat, mais dans l’instauration, en catimini, d’une santé à deux vitesses causée par les tensions entre financements contraints et dépenses, dont celles de médicaments, exponentielles. "Ce serait bien qu’on ait un droit de regard sur qui paie tout cela aujourd’hui, selon quels critères, qu’on ait une peu de visibilité".

De la visibilité, peu de monde en a. C’est même à se demander si le système n’a pas été conçu pour ça. De ce point de vue, les propositions des candidates et candidats à la présidentielle semblent en deçà des enjeux. "La campagne aborde peu la santé, estime Michel Mangin… sauf les débats sur l’avenir de l’AME et dans des termes qui posent problème. C’est ce que nous avions pressenti à AIDES. C’est pour cela que nous avons décidé plutôt que d’interpeller les candidat-e-s, de porter nos propres revendications et de faire notre campagne sur les enjeux de santé que nous jugeons importants". "Grâce aux pressions que nous avons exercées avec d’autres, nous avons obtenu une baisse des prix pour le Sovaldi. On peut être en partie satisfaits de cette première baisse puisqu’on passe de 41 000 euros la cure à un peu plus de 28 000 euros aujourd’hui pour trois mois de traitement. Cette baisse n’est pas suffisante. Cela ne nous donne pas entière satisfaction parce que nous savons que l’Etat dispose de moyens de pression pour réguler les prix, dont la fixation unilatérale des prix. Nous devons donc aller encore plus loin pour nous assurer que nous ne reviendrons pas à une sélection des patients qui pourraient avoir accès ou pas aux innovations médicales. Il faut maintenir la pression et obtenir des baisses de prix plus importantes et pousser les autorités de santé à utiliser la fixation unilatérale des prix. Le ministère de la Santé peut le faire", explique Cédric Daniel.

Sur la place Michelet, la roue tourne encore à la kermesse du médicament. Militantes et militants de AIDES distribuent des tracts aux passantes et passants. Manifestement, pour beaucoup la question du prix du médicament est une découverte. AIDES a voulu cette action comme une alerte. Une façon de dire que le système actuel doit changer. Il est temps que la roue tourne !

(1) : Cette action s’inscrit dans le cadre de la campagne présidentielle de AIDES, #REVEndiquons2017 : 17 mesures concrètes pour en finir avec le sida et les hépatites, et transformer la société.

Trois exemples pour comprendre
● Sovaldi (sofosbuvir) contre le VHC
C’est l’un des médicaments phare de Gilead. Ce même médicament (qui n’est efficace qu’associé à d’autres molécules anti-VHC) est vendu 28 700 euros pour une cure de trois mois en France, 4 000 euros pour une cure de même durée en Thaïlande et environ 140 euros en Egypte, pour trois mois également. Le laboratoire pharmaceutique détient un brevet d’environ 20 ans sur ce médicament, ce qui empêche la fabrication et la commercialisation du Sovaldi par un concurrent. En l’absence de concurrence, Gilead est en situation de force pour négocier le prix du Sovaldi et imposer des prix abusifs, notamment dans les pays développés. Initialement, le prix en France pour une cure de trois mois était de 41 000 euros… Il est passé à 28 700 euros tout récemment. Pourquoi le prix du Sovaldi est-il de 140 euros en Egypte ? Parce que le Sovaldi n’est pas protégé par un brevet dans ce pays : peu de temps après l’entrée du Sovaldi sur le marché égyptien, le gouvernement a rejeté une demande de brevet sur le médicament (la demande n’était pas conforme aux critères de brevetabilité) et d’autres brevets conformes n’ont pas été accordés. Dans ces conditions, des compagnies locales ont pu fabriquer une version générique du médicament.
● Isentress (raltégravir) contre le VIH
Isentress (raltégravir) est un médicament anti-VIH qui permet de freiner la progression du virus dans l’organisme et d’éviter sa transmission. Il est fabriqué par le laboratoire pharmaceutique MSD. Son prix varie beaucoup d’un pays à un autre : la même molécule coûte, par mois : 8 323 euros en Argentine, 5 226 euros au Pérou, 750 euros en Afrique du Sud et 569 euros en France. Le laboratoire pharmaceutique détient un brevet d’environ 20 ans sur ce médicament, ce qui empêche la fabrication et la commercialisation d’Isentress par un concurrent. En l’absence de concurrence, MSD est en situation de force pour négocier le prix d’Isentress et imposer des prix abusifs, notamment dans les pays développés, mais pas seulement. En 2013, l’Afrique du Sud lançait les antirétroviraux (ARV) les moins chers du monde avec un comprimé au prix de 7,50 euros. Le pays a signé des accords avec plusieurs laboratoires pharmaceutiques, certains producteurs de génériques, pour assurer un accès universel aux ARV et freiner l’épidémie. La comparaison des prix du raltégravir entre l’Afrique du Sud, l’Argentine et le Pérou illustre bien des marges de manœuvre distinctes pour négocier le prix des médicaments auprès des fabricants.
● Glivec (imatinib) contre la leucémie
Le Glivec (imatinib) est un traitement contre la leucémie ; maladie qui atteint, chaque année en France, 9 000 adultes et 470 enfants et provoque environ 7 000 décès. Le médicament est fabriqué par Novartis Pharma et son prix varie beaucoup d’un pays à un autre. La même molécule coûte ainsi 7 500 euros par mois aux Etats-Unis, 3 000 euros par mois en France et 16 euros par mois en Inde. Le laboratoire pharmaceutique détient un brevet d’environ 20 ans sur ce médicament, ce qui empêche la fabrication et la commercialisation du Glivec par un concurrent. En l’absence de concurrence, Novartis Pharma est en situation de force pour négocier le prix du Glivec et imposer des prix abusifs, notamment dans les pays développés. Pourquoi le prix est-il nettement plus bas en Inde ? En 2013, la Cour suprême indienne a rejeté la demande de brevet déposée par Norvartis Pharma (demande de brevet assortie de prétentions financières élevées), en appliquant la clause 3d des accords de libre-échange de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sur les droits de propriété intellectuelle. Cette clause — applicable dans tous les pays, France comprise — établit qu’un médicament peut être breveté à condition qu’il s’agisse d’une véritable innovation. L’Inde contestait ce point à Norvartis Pharma. En l’absence de brevet, l’Inde a pu produire une version générique moins chère du médicament.

Prix des médicaments : des mesures de bon sens
En France, des dispositifs sont inscrits dans la loi. Ils permettraient d’inverser le rapport de force actuel qui est clairement en faveur des laboratoires pharmaceutiques. Il y a d’une part la "fixation unilatérale du prix" (autrement dit : l’Etat a le pouvoir d’imposer son prix au laboratoire) et d’autre part la "licence d’office" (pour des raisons de santé publique, l’Etat peut décider de lever le brevet du fabricant, ce qui autorise notamment la fabrication de médicaments génériques plus rapidement). Pour AIDES, la situation actuelle créée par les dérives tarifaires est inacceptable. L’association demande :
● L’assainissement du système des brevets, afin que seules les réelles inventions bénéficient d’une protection ;
● L’amélioration du processus de fixation des prix, par davantage de transparence dans les négociations entre l’industrie et les pouvoirs publics, et la présence de représentantes et représentants des malades à la table des négociations ;
● Que les Etats se saisissent enfin des outils à leur disposition pour peser dans les négociations, comme la fixation unilatérale du prix et la licence d’office.

Prix au Sud : le rôle déterminant de la société civile
Dans les pays du Sud, les prix des médicaments sont plus bas. Les laboratoires pharmaceutiques adaptent en effet leurs prétentions tarifaires selon les niveaux de ressources des pays : pays dits riches, pays à revenus intermédiaires, pays dits pauvres. Les barèmes varient considérablement d’un groupe à l’autre. Malgré cela, les prix exigés et pratiqués au sud restent souvent trop élevés compte tenu des budgets nationaux.
Cette baisse des prix s’explique aussi par d’autres facteurs dont un des plus importants est le résultat des mobilisations depuis une quinzaine d’années autour des questions de propriété intellectuelle, notamment autour de médicaments contre le VIH. Des pays comme l’Inde, poussés dans ce sens et soutenus par leurs sociétés civiles respectives, se sont lancés dans un bras de fer avec certains fabricants refusant, par exemple, de leur accorder des brevets pour des médicaments dont les autorités contestaient les prix excessifs (par exemple, rejet du brevet du Glivec en Inde en 2013. Cela a donné de belles passes d’armes entre gouvernements et laboratoires dans les années 2000 concernant les prix des antirétroviraux. Dans ces pays et d’autres, la pression de la société civile a été déterminante pour obliger les gouvernements à ne pas céder à toutes les exigences de l’industrie pharmaceutique.

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Commentaires

Portrait de unepersonne

il faut etre à l'article de la mort avec un foie dans un etat lamentable , c'est une honte !