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Saint-Laurent du Maroni : le Bout (oublié) de la France

Arrivé en Guyane, force est de constater que la réalité vous percute. Frontalement. A peine arrivé dans le local de l’association AIDES, situé au cœur de Saint-Laurent du Maroni, une militante arrive, paniquée. Elle est surinamaise et détient une carte de résidence, pour dix ans. Mais ce n’est pas le cas de son fils. Arrêté par la police des frontières, il a été emmené au centre de rétention, du côté du Suriname, pays frontalier à l’ouest de la Guyane. "Il n’a même pas pu s’expliquer, et n’a pas d’argent sur lui !", s’insurge Indira. Il faudra qu’un autre militant aille le récupérer, en voiture, après une journée de détention, pour qu’elle retrouve le sourire. Droit au séjour, application de la loi, avoir un traitement médical et pouvoir le suivre dans la durée. Des notions qui peuvent paraître évidentes, mais qui, dans l’ouest guyanais, relèvent du parcours du combattant. Il n’est pas rare de voir des gens dormir devant la sous-préfecture, attendant vainement d’être reçus. Et encore. Les personnes sont livrées à elles-mêmes, dans un système complexe et qui ne fait souvent rien pour les aider à (re)trouver une place dans la société. Dépassés, "têtes dans le guidon", les acteurs associatifs et de santé se battent au quotidien, dans un département isolé, pour que les personnes vivent. Rien que cela, mais véritable chantier en ces terres souvent inconnues et ignorées des politiques.
La Guyane porte encore le poids de son histoire. Terre de l'esclavage et du bagne, cette région est devenue département français à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale. Forte de 29 000 habitants à l'époque, la Guyane a dû faire venir de la main d’œuvre, afin de pouvoir répondre aux besoins de quelques grands chantiers, comme la base spatiale de Kourou. En un demi-siècle, la population a atteint plus de 230 000 habitants. Cette dernière est jeune, avec 50% de moins de 25 ans. La croissance démographique éclair s'explique par un fort taux de natalité, ainsi qu’un fort flux migratoire. Séparée du Surimane à l'ouest, par le fleuve Maroni, et du Brésil, à l'est, par l'Oyapock, la Guyane appartient aux "plateaux des trois Guyanes", avec le Suriname et le Guyana. Coincé entre les Caraïbes et l'Amazonie, ce territoire isolé du reste de l'Amérique du sud par la fameuse forêt équatoriale est un melting-pot de populations et de cultures. Amérindiens, Créoles, Bushinengués ("Nègres Marrons"), mais aussi Chinois, Brésiliens ou Haïtiens se sont établis sur ce territoire. On estime entre 30 000 et 50 000 le nombre de personnes étrangères vivant en Guyane. Les trois principales villes de Guyane que sont Cayenne, Kourou et Saint-Laurent du Maroni, sont reliées par une unique route qui, il y a peu, ne proposait pas de transports en commun. Le stop et les "taxico" sont monnaie courante, pour rallier les deux villes les plus éloignées, Saint-Laurent et Cayenne, séparées par près de 256 kilomètres. Construite par les bagnards, elle propose un panorama majestueux et constant : la forêt. Surplombant le bitume de plusieurs dizaines de mètres, la nature ici semble plus puissante qu'ailleurs. Durant le trajet, de Cayenne à Saint-Laurent, rien qu'une étendue verdoyante et foisonnante de faune et de flore, inconnue de la métropole. Ce qui frappe aussi, c'est la faible densité de population. Le peu de personnes vues et un barrage des douanes françaises à Iracoubo - un barrage à l'intérieur d'un territoire français ! - donnent l'impression de se rendre au bout du monde.
Cet isolement caractérise assez bien l'économie guyanaise. Peu compétitive, fortement dépendante des importations, la Guyane est globalement beaucoup plus pauvre que les autres départements français. La vie courante est globalement aussi chère, voire plus à Cayenne, qu'à Paris. La Guyane est aussi frappée de plein fouet par le chômage, qui atteint près de 21%, avec une précarité sociale sans comparaison avec la métropole. Près de 9% de la population bénéficie de l'AME (Aide médicale d'Etat) et 31% de la population de la CMU-C (Couverture maladie universelle complémentaire). Réussite scolaire, accès à l'eau courante ou au logement, bien d'autres indicateurs placent le département comme un parent pauvre de la France. Mais encore plus qu'ailleurs, les carences en offre et accès aux structures de santé et aux personnels médicaux sont immenses. Le turn-over des soignants est vertigineux et le plus souvent, les sous-effectifs qui en découlent sont chroniques. Dans le département français où l'épidémie de VIH est, selon les données officielles, généralisée, les deux problèmes majeurs sont le dépistage tardif et le suivi de la prise en charge. La situation dans l'ouest guyanais, à Saint-Laurent du Maroni, est encore plus délétère pour les personnes. Et cela dans d'autres domaines que la "simple" santé. Ce n'est pas tant la qualité des soins délivrés, mais l'accessibilité aux structures de soins qui pose problème. L'offre à Saint-Laurent du Maroni, c'est un centre hospitalier, accueillant un centre de dépistage anonyme et gratuit (CDAG), un centre d'information, de dépistage et de diagnostic des infections sexuellement transmissibles (CIDDIST) tenu par la Croix Rouge et un Centre d'accueil et d'accompagnement en réduction des risques des usagers de drogues (CAARUD), structure associative gérée par l’association IN’PACT. Chaque année à Saint-Laurent, c'est plus de la moitié des personnes dépistées, qui le sont au stade sida (moins de 200 CD4), avec près de 30% de personnes que l’on ne revoit plus après une consultation et un dépistage dont le résultat est positif, dites "perdus de vue". Le centre hospitalier de l’ouest guyanais, appelé communément CHOG, est à Saint-Laurent, non loin de l’artère principale. Derrière un long portail, trônent plusieurs bâtiments visiblement défraichis, voire délabrés. Durant sa récente visite du CHOG, le ministre de la Santé Xavier Bertrand a d’ailleurs annoncé avoir débloqué une enveloppe de douze millions d’euros, pour la reconstruction et l’amélioration de la structure hospitalière.
A cette occasion, le docteur Caroline Misslin a pu discuter avec le ministre de la Santé, lui confiant la situation inquiétante des personnes fréquentant le CHOG. Médecin dans le service des maladies infectieuses, elle pose un regard lucide sur la situation des personnes atteintes par le VIH qu’elle rencontre. "La principale difficulté est déjà l'arrivée tardive des personnes, dans le service et souvent dans un état grave". Le taux de mortalité chez les personnes atteintes du VIH/sida est de près de 15%, soit huit fois plus qu’en métropole. Des chiffres qu’elle juge "hallucinants". Le quotidien, c'est aussi un manque de personnel, et pas forcément strictement médical. "Ce sont des assistants sociaux, des médiateurs culturels et des secrétaires pour la gestion des dossiers, dont nous avons cruellement besoin". "Dès lors, nous, médecins, ne pouvons nous cantonner à notre rôle strictement médical". Mais avec la fermeture de la structure/réseau Matoutou (relais ville-hôpital pour l'ouest guyanais), il y a eu une recentralisation de deux assistantes sociales, dont une référente pour les personnes touchées par le VIH, au centre hospitalier. "Depuis un an, on constate du mieux, avec plus de liens, une identification plus claire pour les personnes fréquentant l'hôpital, de la structure comme un lieu de soins", ajoute le docteur Misslin. Dans le viseur : réussir à suivre dans la durée les personnes dépistées et traitées et ainsi réduire le nombre de personnes perdues de vue, enjeu majeur pour l’ouest guyanais. Mais pour elle, l’autre "gros problème et qui fait dans un certain sens la spécificité du VIH, c'est la difficulté à trouver des personnes concernées acceptant de faire le relais de l'information auprès des autres membres de leur communauté". Des personnes qui disent : "Voilà, c'est ce que je vis chaque jour". C’est cette façon de faire qui marche le mieux. Et c'est encore très délicat avec les personnes vivant avec le sida. Aujourd'hui, "Il y a trop de tabou, trop de discrimination et cela restera la grosse épine dans le pied de la lutte contre le VIH", ajoute-t-elle. "Mais les choses bougent, avec du personnel qui travaille sur l’accueil et le suivi des patients, pour une meilleure compréhension du traitement par la personne, une reformulation dans la langue maternelle, ou pour des questions d’ordre financier". "Après, nous sommes partis de tellement rien que de petites choses comme cela sont à saluer". Positiver une situation encore trop fragile, s’adapter de manière constante aux besoins des personnes, pour essayer de pallier aux difficultés du quotidien.
Ce quotidien des personnes touchées par le VIH, Véronique Marcombes le connait bien. Assistante sociale au centre hospitalier (CHOG) et référente pour les personnes séropositives, elle témoigne d'un système au bord de la rupture. "Au-delà de l'accès complexe aux droits, c'est la compréhension du système qui pose problème", explique-t-elle. Les renouvellements de titres de séjour pour soins sont régulièrement tardifs et l'administration est débordée. "Pour les patients VIH, nous essayons de les faire passer sous le protocole ALD (affections de longue durée) qui permet une couverture de cinq ans. Grâce à cela, on peut éviter la rupture de soins, mais comme pour les autres personnes, la procédure est extrêmement fastidieuse et longue", déplore-t-elle. Le public qu'elle rencontre est majoritairement féminin, d'origine bushinengué ou haïtienne, dans une situation de grande précarité, notamment avec des enfants en bas âge. "Nous sommes confrontés à de l'enfance en danger, à de la misère que je n'avais pas rencontrée en métropole", souligne Véronique Marcombes. Selon elle, un gros travail éducatif, d'accompagnement est à fournir, pou "responsabiliser les gens", dès le plus jeune âge. "Il faut également des moyens au niveau éducatif pour que la nouvelle génération soit sensibilisée au contexte et qu'elle puisse s'intégrer, pour l'avenir de la Guyane", conclut-elle.
De son côté, le CAARUD (Centre d'accueil et d'accompagnement en réduction des risques des usagers de drogues) de la ville, géré par l’association IN'PACT, signale la perpétuelle galère contre une "porte de bureau qui reste fermée". "A la base, nous faisons de la réduction des risques, mais le contexte à Saint-Laurent fait que nous gérons la situation administrative des personnes qui contactent l'association", souligne Jérémy, coordinateur d’IN'PACT. Pour chaque dossier, c'est une multitude de courriers recommandés qui part chaque jour, avec des pertes de temps sur des dispositifs qui ne fonctionnent pas. Au-delà de l’absurdité de la situation, il insiste sur le manque de cohérence de la prise en charge sanitaire des personnes. "Des personnes qui n'arrivent pas à obtenir une couverture maladie ou une AME [Aide médicale d'Etat, ndlr], finissent par arriver à l'hôpital quasi mourantes et, dès lors, celui-ci les prend en charge sur ses propres fonds, dits urgents qui finissent pas s'user et ainsi ne permettent plus d'assurer la continuité des soins pour les personnes", dénonce-t-il. Légitimement, Jérémy s'interroge sur le sens de cette politique propre à la Guyane. "Alors que la préfecture est là pour appliquer la loi, on a l'impression ici que c'est plutôt l'inverse". Des raccourcis et amalgames font souvent des étrangers des "profiteurs" du système en place. Et les errements (volontaires ?) d'une administration française dépassée ou simplement sourde aux besoins ne sont pas sans conséquences. Concrètement, les demandes d'AME sont de plus en plus souvent refusées, sans motif. "Quand on voit les fautes d'orthographe dans les actes d'Etat civil, on se demande si ce n'est pas fait sciemment", dénonce Jérémy. Racisme ? "Peut-être pas", plutôt une sorte de "maltraitance administrative". Pour lui, en Guyane, "mieux vaut avoir des papiers, car sans cela, sortir du cercle de la précarité est quasi-impossible". Il assume le terme de "tiers-monde", pour qualifier une situation ubuesque dans un pays, la France, dit développé.
Droits : l’enfer du décor !
L’éloignement des populations vivant sur le fleuve, amérindiennes ou bushinengué notamment, isolées en forêt des structures de santé, joue un rôle dans les découvertes tardives de séropositivité et la difficulté du suivi tant social que médical. Mais pas seulement. Les personnes n'ont parfois pas d'état civil, que cela soit volontaire ou non, et la justification d'une simple adresse postale ou d'un domicile pour une prise en charge reste délicat. Le mode de vie souvent transfrontalier avec des aller-retour entre les pays voisins, se retrouve en contradiction avec l'exigence française d'une résidence fixe. France qui rechigne de plus en plus à leur accorder un statut. Officiellement en Guyane, la loi quant à l'accès à la couverture médicale et aux soins est la même qu'en métropole. Pourtant, les difficultés y semblent exacerbées. Les obstacles à l'obtention d'un titre de séjour, les interprétations restrictives de la loi, les délais interminables, les erreurs de droit et les discriminations dans le traitement des personnes sont légions. La population étrangère représente plus de 55% des adultes à Saint-Laurent du Maroni, dont plus de 75% est présente sur le territoire depuis au moins dix ans. Mais près de la moitié d'entre eux restent en situation irrégulière. En outre, c'est une pléiade de risques de précarité pour ces personnes : pas d’accès au logement, isolement social, difficulté à se nourrir, éloignement des structures d'aide et donc du système légal et d'une couverture médicale. L'administration, dont la CGSS (Caisse générale de la sécurité sociale), tarde, en effet, à faire entrer ces personnes dans le système de santé. Le nombre de justificatifs, parfois abusif, nécessaires pour entrer dans le dispositif n'est jamais le même. Des renouvellements complexes de droit au séjour entrainent des ruptures de droits pour des personnes, qui, en dépit de multiples demandes, restent de simples "entrants dans le système", qui doivent éternellement justifier de leur résidence. L'alternance fréquente des séjours, réguliers ou non, avec les migrations saisonnières entre deux pays gênent l'accès au travail et aux droits sociaux. Enfin, les délais de traitement des dossiers administratifs, que ce soit pour la Sécurité sociale ou la caisse d'allocations familiales sont particulièrement longs. Pire encore, concernant les demandes de titres de séjour pour soins, avec l'attitude parfois discriminante à l'égard des personnes étrangères en attente. Guichet fantôme, numéro de téléphone bidon ou refus de prise de rendez-vous ne sont pas des fantasmes. Les militants associatifs notent même une certaine touche de déni de la misère ou de la simple démocratie, avec des attitudes à la limite de la xénophobie. Souvent dans la précarité, les étrangers malades doivent affronter un système qu'ils ne comprennent pas et qui, lui, en miroir, ne tente pas de leur faciliter la tâche. Face à cette situation, les acteurs et militants associatifs tentent, vaille que vaille, d'aider les personnes dans leurs démarches administratives.
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Commentaires
Très bon reportage écrit
Ca change des 52 ' de W9 ou de Direct8 qui nous montrent l'action héroïque ordinaire des douaniers, de la gendarmerie, des légionnaires... dans cette autre terre de France.
Mais, d'un autre côté, cet article écrit est-il adapté au support 2.0 de Seronet ?
Pourquoi ne pas filmer tout cela ainsi que les témoignages et les diffuser ici en utilisant à plein les ressources hautement solidaires que devrait permettre le site ?
oui !