La nation des nuages

Publié par Ferdy 149 lectures
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Audace électorale : je ne suis pas venu vous parler de la France.
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Au risque de déplaire à celles et ceux que la campagne électorale agace sur ce site comme ailleurs, essayons de nous extraire de la mélasse des programmes, pour tenter de comprendre à quelle espèce d'émanation abstraite de la société les candidats à l'élection présidentielle se réfèrent lorsqu'ils prétendent s'adresser au Peuple.

Alors même que la Constitution de la Vème République affirme dans son titre premier (1958, art. 2) que son principe est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ; chaque candidat croit utile d'opter pour la redondance en se présentant comme étant celui... du peuple de France.

Ils n'ont pourtant pas le choix. Ce n'est ni une idée, ni un programme, ni même une attitude : c'est un truisme républicain, un bégaiement tautologique, un pléonasme constitutionnel.

Et chacun y va de son couplet patriotique amoureux. A les entendre, leur passion pour la France a quelque chose de charnel et de mystique qui remonterait, selon eux, à leur premier biberon. La nation s'anthropomorphise sous leurs discours, se trouve affublée de grâce, de formes, de charmes, de potentiel et de talents contrariés par de mystérieux et funestes sortilèges qu'ils sont seuls à pouvoir désenvoûter.

François Hollande, "Le changement, c'est maintenant", prononcera 43 fois le mot "République" dans son discours d'une heure et demi au Bourget. Nicolas Sarkozy, lors de son premier grand meeting de campagne à Marseille, n'hésitera pas à répéter 88 fois "la France", dans un discours d'à peine une heure. Ce dernier confiera au Monde, avec toute la subtilité analytique qu'on lui connaît : "Ils l'ont retenu mon truc, "la France forte". J'en ai fait dans ma vie, des campagnes. C'est la première fois qu'une idée s'impose aussi rapidement". Et quelle idée ! Les deux candidats ont entamé, sans se concerter, leur discours par ce même message d'accueil : "Je suis venu vous parler de la France !"

"Je ne serai pas, a encore précisé Sarkozy, le candidat d'une petite élite contre le peuple". Que visait donc à désamorcer cette précaution oratoire qui sonne déjà comme un aveu ? Doit-on la trouver rassurante et sincère, après un quinquennat désastreux qui aura été marqué par les affaires, le clinquant, le blindage du bouclier fiscal, et les privilèges réservés aux courtisans du Fouquet's ?

Les promesses non tenues, la rigueur promise ? La faute à la crise, à la mondialisation, à l'immigration, aux 35 heures, au chômage, à Léon Blum, aux assistés, à la météo et... à pas de chance.

Or, si le peuple redevient subitement au cœur de toute cette sollicitude, le candidat entrant en campagne – de quelque bord politique auquel il appartient, doit mettre en œuvre toute l'habileté d'un joueur de bonneteau pour convaincre du bien-fondé de son programme flou.

La relecture de l'étude que Jules Michelet consacre au Peuple (*), en 1846, se présente après plus d'un siècle et demi de distance d'une étrange actualité. Partageant les idées largement répandues sous la monarchie de Juillet, l'auteur condamne la frilosité de la grande bourgeoisie comme la domination des marchés :

"Qui dirait, au peu de bruit qui se fait, que nous ayons été un peuple si bruyant ? Tel croit crier, et crie tout bas. Le seul bruit un peu haut, c'est celui de la Bourse".

"La plupart des gouvernements ont spéculé sur ce triste progrès de la peur, qui n'est autre à la longue que celui de la mort morale. Savez-vous le danger de... s'enfermer si bien ? C'est de n'enfermer que le vide. En excluant les hommes et les idées, on va diminuant soi-même, s'appauvrissant. La porte est bien fermée ; mais il n'y a personne dedans... Pauvre riche, si tu n'es plus rien, que veux-tu donc si bien garder ?"

(*) Jules Michelet, Le Peuple (1798-1874, professeur au Collège de France).