“Comme si le virus faisait perdre la qualité de citoyen...”

Publié par Mach-houd Kouton 78 lectures
A +
A -
 
“Je suis congolaise, de Brazzaville. Avec les crises politico-militaires que notre pays a connues ces dernières années, le respect des droits est devenu tout relatif. Pour les personnes vivant avec le VIH, dont je suis, c’est encore pire....".
valerieM.jpg

“... Comme si le virus faisait perdre la qualité de citoyen, pour faire de nous de simples sujets, avec comme rois des membres du corps médical et une partie de la société. Peu de droits, mais surtout des devoirs. Le “devoir” que se sont donnés les médecins de connaître mon statut sérologique et de le dire à mes parents, sans demander mon consentement, ni m’en informer. C’était en 1994. J’avais 24 ans. Dix ans plus tard, devenue une grande fille, je fais des projets avec mon compagnon. La loi dit bien que tous les Congolais ont droit au mariage et celui de fonder une famille. Nous sommes Congolais et nous satisfaisons à la seule condition : être deux adultes consentants ! Oui, mais nous étions trois : Thierry, le virus et moi. Nos médecins ont été les premiers à nous décourager. Je me souviens très bien de phrases comme : “Mais pourquoi vous marier alors que vous ne pouvez pas avoir d’enfants ?” Ils nous culpabilisaient : “Mais vous allez infecter vos enfants !”, ou nous faisait peur : “Avec ton système immunitaire fragile, tu ne supporteras pas une grossesse.” Il me fallait donc choisir entre vivre et donner la vie.


C’est en voyageant hors du Congo que nous avons rencontré des couples séropositifs avec des enfants. Au Congo, la Croix Rouge démarrait un projet de prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant à Pointe-Noire [la deuxième ville du Congo-Brazzaville], qui donnait des bons résultats. Avec tout cela, nous avons repris espoir. Je suis tombée enceinte au début de l’année 2006. Jusqu’au huitième mois, tout s’est très bien passé. Le 25 octobre 2006, je suis admise au Centre hospitalier universitaire de Brazzaville. Ainsi que je l’avais voulu, tout le personnel connaissait mon statut sérologique. Le 3 novembre 2006, le médecin décide de déclencher l’accouchement. Enfin, cet enfant tant attendu allait voir le jour. Le médecin m’administre un médicament pour accélérer l’accouchement. Il me dit que je vais accoucher le lendemain matin. J’ai beau lui dire que j’ai très mal, ses études lui donnent raison selon lui. Demain donc !


En fin de journée, j’ai voulu me lever. Nous étions seuls, mon mari et moi. Il m’a aidée à me redresser et nous avons vu l’enfant sortir tête la première. Il est tombé sur le sol et je me suis allongée à côté. Mon mari, affolé, est allé chercher en vain une des sages-femmes de garde dans le service. Finalement, il a téléphoné à mon médecin de ville qui a rappelé le médecin de l’hôpital. Ce dernier est arrivé une demi-heure après pour constater le décès de mon enfant. Entre-temps, l’une des sages-femmes est réapparue. Leur seule préoccupation a été de trouver du plastique. Pour la sage-femme, il fallait des gants recouvrant les bras jusqu’au coude, et pour le médecin, il fallait acheter des sacs en plastique pour emballer le corps. Finalement, la sage-femme a coupé le cordon après avoir enfilé trois paires de gants standard. J’étais là perdant beaucoup de sang, ne sachant si j’allais survivre et tout ce qui préoccupait le personnel, c’était le plastique ! Ni nous, ni notre enfant n’avions droit à la dignité. Le lendemain, mon mari est allé s’enquérir du corps de notre fille. C’est là qu’il a appris que le corps avait déjà été incinéré ! Ils nous ont même enlevé le droit au deuil de cet enfant que nous attendions avec beaucoup de ferveur ! Pour se protéger, le personnel médical n’a même pas rempli ma fiche de suivi de grossesse avec les faits marquants de l’accouchement ! Si cela m’est arrivé à moi qui suis connue, qu’en est-il des autres personnes vivant avec le VIH ?


Evidemment, tout le personnel médical n’est pas comme ceux qui se sont occupés de moi, mais il ne s’agit pas d'avoir la chance de tomber sur la bonne personne. Ce n’est pas ça le droit ! Tous doivent être soumis au même respect du droit aux soins et à la dignité. Les devoirs vont avec des droits et ce n’est pas avec quelques articles vagues dans les textes de lois qu’on va changer les choses.”

Témoignage recueilli par Mach-houd Kouton
Photo : Mach-houd Kouton

Pays  : 

Commentaires

Portrait de Osmin

Merci à cette femme courageuse de témoigner ainsi à visage découvert de l'horreur qu'elle a vécue à cause de sa séropositivité ! En effet il s'agit bien du déni par le personnel hospitalier du statut d'être humain à cette femme et son enfant ! Toute dignité lui fut refusée ! Dites c'est loin le Congo-Bazaville et c'est à quel siècle que ça se passe ?