Je suis venu pour vous montrer ces visages qu’on oublie

Publié par Rémy 2216 lectures
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J’ai choisi de vous parler ici de quelques personnes qui m’ont marqué, de vies de pédés un peu perdus qu’on ne veut pas voir. C'est la contribution, en tant que militant d’Act Up-Paris, que j'ai apportée aux Etats généraux LGBTI d’IDF.

Arthur à 25 ans, il n’a pas de toit, vit chez les uns et les autres. Il a quelques très bons amis qui l’hébergent au dernier moment s’il a besoin. Il n’a pas fait d’études, il faut dire que ses parents peu après avoir perdu leur logement sont décédés tous les deux consécutivement alors qu’il était tout juste majeur. Il me dit qu’il va sur leur tombe assez souvent, qu’il écrit pour aller mieux. Je me souviens de la façon dont il m’avait annoncé qu’il était séropo quand on a commencé à plus se connaître : "enfin bon voilà comme beaucoup de pd, le VIH et tout quoi", m’avait-il dit. Il s’est contaminé peu après la mort de ses parents, à ce moment-là il avait totalement lâché prise. Quand je l’ai connu il vivait chez une personne qui a l’habitude d’héberger beaucoup de jeunes dans sa situation, c’était pas du tout sécurisant comme lieu. Je ne crois pas qu’il se prostitue ou s’est prostitué mais certains jeunes qui habitaient avec lui dans cette maison le faisaient, tout comme du porno gay de temps en temps. Arthur cherche du travail, n’en trouve pas et s’ennuie. Il a une très bonne relation depuis quelques années avec un garçon en galère comme lui. Il oublie souvent de prendre son traitement.

Nicolas est trentenaire, cadre, habitant la proche banlieue parisienne. Séropo depuis un peu mois de 7 ans, et célibataire depuis à peu près autant de temps. Il a des partenaires de temps en temps, pour faire un plan comme on dit. Il ne dit pas qu’il est séropo, n’est pas du tout à l’aise avec ça. Quand je lui ai un peu parlé du sujet, en y mettant les mots, en les choisissant, j’ai senti ses larmes monter. Nicolas s’engage pas mal dans une asso de chrétiens LGBT, une asso pas très connue. Ça lui fait du bien, je crois qu’il y trouve un repère.

Anis est trentenaire également. Il aime les garçons à la peau très blanche, pas comme la sienne, qui est trop sombre à son goût. Souvent il se dénigre en disant qu’il ne vaut rien, qu’il ne ressemble à rien, qu’il est trop "rebeu". Je ne sais pas trop quand il s’est contaminé. Il y a quelque chose de bloqué en lui mais ce ne doit pas être vis-à-vis de sa séropositivité. Il a plutôt bien assimilé ça et ce n’est plus si grave à ses yeux, de toute façon il se dit ne rien valoir. Quand il fait l’amour avec un garçon qui correspond à tous les critères physiques qu’il aime, bien loin de ceux qu’il dit avoir, il se met à pleurer, se dit que ce n’est pas possible, que ça n’arrivera plus jamais. Il aimerait tant trouver un amoureux. Il ne travaille plus, n’a pas trop envie de travailler je crois. Il est retourné habiter chez sa mère.

Adrian est arrivé de Pologne il y a plus de 10 ans pour fuir l’homophobie. Là-bas il était psychanalyste, mais apparemment son diplôme n’est pas reconnu ici. Il s’est alors lancé en France dans une profession artistique et a très bien réussi. Actuellement quarantenaire, il a trouvé un concubin peu après son arrivée en France et est toujours en couple avec lui. Un couple sans rapport sexuel, une relation affective uniquement : le sexe c’est en dehors du couple. Son ami s’est contaminé il y peu et s’est effondré lorsqu’il a su. Adrian n’a pas eu de problème avec la nouvelle séropositivité de son compagnon. Il essaie comme il peut de s’occuper de lui pour qu’il aille mieux, pour qu’il sorte de la honte qu’il s’impose.

Daniel a presque l’âge de la retraite, a connu la période la plus sombre du sida où bon nombre de ses amis sont morts. Lui a survécu, n’a pas pu travailler pendant de longues périodes et n’a pas pu beaucoup cotiser. Il se demande qu’elle retraite il aura, le minimum vieillesse ? Il a eu pas mal de problèmes de logement et ça continue encore. Il se sent seul.

Ce sont des gens qui pleurent, parfois noyés dans une tristesse, mais qui font avec. On ne parle plus de ces personnes tristes, coincées entre sida et silence, coincées entre sida et solitude, précaires et fragiles. Pourtant toutes les générations sont touchées, même les plus jeunes.

On ne peut plus dire le mot sida, sous-entendu que ça n’existerait plus en France, alors que le nombre de cancers classant sida chez les personnes séropositives ne fait qu’augmenter du fait du vieillissement des malades. Utiliser le mot sida c’est permettre à ces gens qui pleurent de s’en emparer un jour pour le crier, le scander et se mettre en colère, afin de sortir de la tristesse néfaste.

Je suis venu pour vous montrer ces visages qu’on oublie. Je suis peut-être trop jeune pour pouvoir dire tout cela, pour parler de ces gens que j’ai croisés, mais je peux vous dire que j’ai beaucoup pleuré avec eux et qu’à présent je suis en colère. Et par pitié arrêtez avec cette volonté de faire de la prévention sans vouloir parler des personnes infectées, des discriminations, des médocs, sincèrement ça ne passe pas.

C’est à nous associations LGBT+ de rendre visible ces visages, sinon personne ne le fera, certainement pas les prochains pouvoirs en place. Je vous rappelle que ces gens ont été frappés ou se sont eux-mêmes frappés à coup d’homophobie, de racisme, le tout dans un rejet social, une négation de leur corps et une mauvaise estime d’eux. La contamination est arrivée ensuite, parce que le terrain était là. On ne peut pas laisser ces générations comme ça.

Dans les discours de prévention que nous associatifs nous tenons, il faut toujours parler de ces personnes touchées et de leurs problèmes spécifiques en parallèle des moyens de prévention. Ne pas le faire c’est les piétiner, comme les homophobes nous on fait.

Tous les prénoms ont été modifiés.

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Commentaires

Portrait de hellow

je rejoins Anis sur sa vision de la juste valeur des choses, et je n'y capte aucun dénigrement, mais du réalisme....... j'ai pour habitude de dire que je ne suis qu'un con, parfois qu'une merde

je dis aussi que je ne sais pas lire, mais c'est juste que pour moi les mots ne sont pas représentatifs de ce qui est et m'entraînent sur une autre définition........par exemple pour moi l'homophobe n'est pas

Portrait de Muffin64

Que font les associations et les pouvoirs publics? 

Portrait de JLB06

Tu nous  fait  faire un "drole " de retour (pour moi) t, inquiete j,oublie rien .........