Pourquoi les gays ne sont-ils pas heureux ?

Publié par Rédacteur-seronet 1747 lectures
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Dans la continuité des états généraux LGBTI d'Avignon, grand raout national des enjeux et combats de la communauté qui avaient eu lieu en 2015, les états généraux LGBTI en Ile-de-France se sont tenus le 29 janvier dernier. Les organisatrices et organisateurs avaient lancé un appel aux contributions. En voici une issue d'un groupe de réflexion composé d'amis concernés : Bruno Antoine Pierre, Matthieu Lvrl, Joff Tekmeister, Frédéric Nicod, Raphaël Lap, Rodrigue Ducourant, Fred Bladou, Eric Fourmental et Tim Madesclaire.

Depuis quelques années et de plus en plus souvent, notre communauté (gay) est frappée par une série de drames touchant des cercles de plus en plus étendus. Les victimes ne sont pas éloignées : elles sont nos amis, nos amants, nos mecs. Les réseaux sociaux, Facebook en tête, sont devenus les lieux privilégiés d’annonces macabres suscitant des réactions chaque fois plus nombreuses. Les gens s’interrogent, s’insurgent, évoquent de bien obscures raisons, prononcent des oraisons funèbres. Au-delà des disparitions brutales — signe le plus visible — d’autres manifestations de détresse se multiplient, et c’est là encore le web social qui est le lieu choisi pour les confier : dépressions, tentatives de suicide, burn-out en série, il semble qu’un phénomène d’accélération s’opère, sans qu’on puisse vraiment le quantifier.

Le climat est anxiogène, routinier, presque attendu. Suite à une disparition de plus, en septembre dernier, nous avons constitué un groupe informel, fondé sur notre proximité affective et la volonté d’échanger entre nous, avec bienveillance, comme une manière d’exorciser nos angoisses. Nous avons perdu, chacun d’entre nous des proches. Nous ressentions le besoin de pouvoir nous en parler, après chaque annonce d’un nouveau décès et dans le but de prévenir, de mettre un terme à cette situation terrible que certains avaient déjà vécue pendant les années d’hécatombe du sida et si nouvelle pour d’autres. Ces motivations communes et nos parcours personnels nous ont amenés à nous réunir, indépendamment de toute structure associative.

Ce texte est le fruit de cette réflexion collective. Il n’a que l’intérêt d’interpeller nos communautés sur des constats de situations délétères et d’inviter à imaginer, ensemble, des moyens à déployer pour réduire ce que nous appellerons "le mal-être dans notre communauté" pour simplifier.

Constats partagés

Nous avons tout d’abord voulu considérer un mal-être ressenti par beaucoup, très rarement exprimé mais décelable assez aisément via d’autres biais (discussions, pages Facebook, espaces de sociabilité communautaires). Si ce malaise et la souffrance sont exprimés parfois par les personnes, l’une de nos préoccupations repose bien sur le manque d’espaces appropriés aujourd’hui pour exprimer ses douleurs les plus intimes dans le but d’y trouver un soulagement. Ce constat est si fréquent qu’il convient de le considérer comme le sujet de base de la réflexion.

Pourquoi nos communautés iraient-elles plus mal depuis deux ans ? Comment remédier à cet état ? Quels moyens ? Quelles causes ? Alors même que sur le front de la lutte contre le VIH des avancées majeures ont enfin été atteintes, et que se sont mis en place des réseaux d’entraide et de support communautaires innovants.

Une nouvelle hydre a recouvert nos communautés, qui symbolise ses mal-être : le chemsex, qui mélange en une recette vénéneuse : sexe extrême, usage de produits et nouveaux modes de socialisation. Sans surprise, cela est apparu comme un coupable désigné bien confortable pour expliquer ces problématiques.

Il est, à en croire les interminables fils de discussion sur la question de l’usage de drogues en contexte sexuel, la cause de tous nos maux. Les pédés se drogueraient ? Ils se drogueraient de plus en plus pour améliorer la performance, pour améliorer leur sentiment de déshinibition ? Ils auraient même parfois recours à l’injection ? Expliquer le "mal-être" dans nos communautés par le seul recours aux produits psycho-actifs, c’est se dédouaner à peu de frais de nos responsabilités individuelles dans ce qu’est devenue la communauté.

L’usage de produits, qu’il soit en contexte sexuel ou festif, est décrit par la culture gay comme dans la littérature scientifique depuis les années 70. Le clubbing gay, l’Ecstasy, la pilule de l’amour, la MDMA, les afters sex, les afters party d’after party ont toujours fait partie intégrante d’une expression de liberté qui échappe aux dictats hétéro-normatifs, mais aussi aux initiatives plus bienveillantes d’autosupport et d’accompagnement. Le sida, vos lois, votre morale, votre religion ou le sida dans notre communauté ne peuvent nous priver de ce qui nous appartient réellement : le cul, la fête, l’amour et l’amitié qui en sont le produit, aussi. C’est dans nos messes dominicales, comme au Palace en son temps alors que les nôtres tombaient par manque de T4 que nous pouvions communiquer à grand renfort de cocaïne et de musique dans des darkrooms et des saunas. Notre liberté sexuelle est une arme contre l’oppression, la drogue est son carburant.

Il ne s’agit pas pour autant de faire de l’angélisme et du prosélytisme en réaction à la stigmatisation faite à l’usage de produits. Les pédales de la morale qui condamnent les usagers, les consommations, les pratiques ont probablement leur part de responsabilité dans l’émergence de l’isolement de certains d’entre nous. Ces nouvelles pratiques, ces nouveaux usages combinés à de nouvelles substances doivent interpeller la communauté et la prévention globale (à l’usage ou au mésusage de produits, sexuelle) doit devenir un objectif communautaire. L’urgence est de réfléchir à ce que nous pouvons apporter en terme de soutien à nos sœurs de clubbing et de sex party.

Nous refusons que le chemsex seul soit tenu pour responsable de la situation actuelle. Cela ne dédouane en rien les établissements commerciaux, la presse gay, les associations d’assumer leurs responsablités en travaillant et en proposant des pistes d’amélioration. Lors de nos échanges, l’expression dans l’air du temps : "Il ne va pas très bien en ce moment" a ponctué nos rendez-vous. Nous nous sommes rendus-compte, presque involontairement, de la récurrence de l’usage de cette terminologie. Des convergences ou des signes communs nous sont apparus : usage de produits, problèmes d’image de soi, difficultés financières, sentiment de solitude... Autant d’explications possibles et pourtant insuffisantes.

Le "mal-être" serait donc la combinaison de facteurs pouvant être communs à de nombreux gays mais pas systématiques. Pour le coup, plutôt que de se laisser aller à une facilement agréable paresse collective, il nous fallait donc tenter de trouver des causes et pire de proposer des hypothèses pour y remédier ou les réduire.

Impossible dans ce contexte de faire l’impasse sur un sujet plus global, qui est de l’ordre du climat ambiant dans lequel nous évoluons tous. Le "désir normatif" ( l’appel à la normativité  ?) qui a émergé dans la communauté au moment des débats autour du mariage pour tous, et le sentiment de victoire partielle obtenue contre la mobilisation de la Manif pour tous a produit un effet pervers que nous avons tous observé. La parole homophobe s’est plus que jamais libérée, des tribunes ont été offertes à ceux qui veulent non seulement empêcher l’obtention de droits supplémentaires pour la communauté LGBTI, mais également la réduire (rendant par exemple les combats pour ouvrir mieux encore la filiation — via la PMA et la GPA — plus crispés que jamais), et la communauté se retrouve encore plus la cible d’attaques, de mépris, de violences physiques ou verbales qui sont comme autant de menaces sur notre bien-être au quotidien et qui frappe en conséquence les plus faibles et les plus fragiles.

Dans cet environnement de plus en plus hostile, il nous est apparu que l’accélération du chemsex comme refuge est probablement un symptôme, mais pas le seul. La société actuelle promeut la vitesse, la performance, le dépassement de soi. Elle anéantit la faiblesse et le doute. Elle entraîne chez beaucoup un culte du corps, de la perfection, une volonté de correspondre à des canons de beauté des magazines, des films pornos,  qui se traduit par une surconsommation des salles de sport. L’excès produit une forme de dépendance. Et le corollaire, pour ceux qui ne peuvent pas atteindre ces objectifs, est autant un surcroît d’isolement qu’un sentiment de rejet de ses pairs de ne pas entrer dans ces canons supposément dominants.

En ce sens, le chemsex, moins qu’une spécificité gay en soi, nous apparait plutôt comme le mode gay d’expression de phénomènes sociaux bien plus larges. De notre point de vue, ce sont ces phénomènes qui contribuent au malaise qui s’accentue, dans une sorte de conversations malfaisantes entre les communautés gays et l’ensemble de la société. Dans ce climat, le chemsex comme recours à un espace artificiel pour échapper aux angoisses et aux douleurs du quotidien, ou bien comme logique de groupe pour expérimenter entre connaisseurs aguerris le dépassement de soi nous semblent les deux faces d’une même pièce. Et dans les deux cas de figures, il continue à provoquer des victimes.

Hypothèses

Les gays et le sida. Les progrès sont considérables. Nous ne mourrons plus des maladies opportunistes liées au sida. Nous avons même une espérance de vie équivalente aux personnes séronégatives. Nous ne sommes même plus contaminants lorsque nous sommes sous traitements. Il existe même un traitement préventif qui protège des contaminations. Parallèlement, nombreux sont nos amis qui expriment leur sentiment d’être rejeté en tant que séropositifs. Des gays rejetteraient d’autres gays alors que la situation s’est très nettement améliorée sauf en nombre de nouvelles contaminations.

Nous avions pourtant bien crié : "On veut des pilules pour qu’on s’encule", "Sida is disco", Paillettes and pills" et même "Je prends de l’ecsta et j’aime ça !" Nous l’avons tant crié que nous avons fini par l’obtenir et pourtant, vivre avec le VIH serait toujours un objet de discriminations ? Le VIH, peut-être parce qu’il est pris en charge d’abord au niveau thérapeutique plutôt que sociétal, et donc individuellement, semble être désormais inscrit dans le registre, mal vécu, de l’individualisme. Beaucoup se traitent comme l’on traiterait une grippe ou la varicelle (et pourquoi pas ? maintenant qu’on a des gosses, on va aussi se taper les maladies infantiles). Trop souvent, c’est encore une affection que l’on garde par-devers soi, que l’on "partage" éventuellement entre proches, mais que l’on se retient de mettre en avant, de peur d’encombrer la scène sociale si tournée vers la performance hédoniste et la réussite personnelle.

L’absence d’approche et de vision collectives mènerait-elle aujourd’hui à une absence de gestion collective de nos préventions ? Est-il suffisant pour se protéger et vivre avec le VIH d’être sous traitement et de ne jamais se soucier de la prévention et de la santé de nos partenaires ? Alors que la plus grosse problématique à laquelle notre communauté est confrontée est l’importance de la charge virale élevée dans la communauté. La quantité de virus en circulation est telle que les chances de croiser un partenaire séropositif sont presque aussi importantes que d’en croiser un négatif.

Il faut impérativement qu’une réflexion "at large" soit menée. Il faut penser notre santé sexuelle collectivement, que ce soit pour le VIH, les hépatites les IST. Si un seul d’entre nous se traite pour trois qui ne le font pas, celui qui s’est fait traiter se réinfectera. Il faut penser le bénéfice pour soi, mais également pour la communauté, l’individuel versus le collectif.

Autre sujet qui nous préoccupe : le recours au web social comme tribune d’expression des malaises. Facebook donne l’illusion d’être connecté avec tout le monde (et donc avec personne) et expose certes l’intimité, mais une intimité qui est celle qu’on accepte de divulguer aux autres, forcément avec un peu mise en scène et tronquée. Ce qu’on y lit, chez ceux qui vont mal comme chez ceux qui réagissent spontanément aux drames des décès, par exemple, ne permet sûrement pas de saisir l’ampleur de la situation actuelle, et encore moins sa réalité. On reste sur le terrain de l’émotion, de l’urgence, du constat, mais sans pouvoir vraiment saisir ce qui va vraiment mal et pourquoi. Cette suractivité est en fait une illusion, illusion de dialogue, illusion de proximité, illusion de rapports sociaux. On reste dans le superficiel. Nous sommes démunis devant ce phénomène. Que faire de ces appels au secours ? Que dire à ceux qui veulent s’impliquer pour que cela change ?

Conclusion

Nous voulons garder confiance que les ressources existent, sont possibles, sont à portée d’imagination pour juguler non seulement ces événements malheureux, mais aussi l’esprit négatif délétère qui à la fois les génère et les déplore, dans un terrible cercle vicieux.

Il est sans doute curieux, pour les autres minorités sexuelles, dont certaines sont autrement menacées, souvent plus durement encore, que les gays subissent un sort contre lequel pourtant ils semblent armés : comment une communauté, qui a bénéficié en premier lieu des expériences des mouvements de lutte contre le sida, qui s’est constitué en un réseau dense et apparemment puissant dans la société, peut se laisser prendre, comme des dauphins  échoués, dans un courant mauvais ? Nous n’avons pas de réponse, plus encore, nous sommes à peine en mesure de poser les bonnes questions.

Mais nous avons la conviction que c’est en partageant nos expériences avec les autres minorités, en échangeant, en discutant, que nous pourrons identifier sinon les causes, au moins les pistes à suivre pour affronter, ensemble, ces questions.

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Commentaires

Portrait de JLB06

Ma seule drogue ....le Champagne ! , mais le mal etre existe belle bien .....se truc que ta dans la tronche (virus) te quitte jamais 

Portrait de hellow

...n'est-ce pas le problème collectif des individus communautaristes ?

Portrait de JLB06

En amour pas de carte de fidélité ....

Portrait de hellow

...plus j'avance dans mon appétence au bonheur, et moins je serais heureux

Portrait de JLB06

J,ai touché le fond de la piscine 

Avant de toucher  le fond je descend en reculons

j,ai bu la tasse tchin tchin ....etc 

DU pur  Gainsbarre !

Portrait de hellow

   “Etre heureux, c'est savoir se contenter du peu”....."ou apprécier ce que l'on a"........mais bien sûr, j'aimerais en avoir toujours plus ou une plus grosse que mon voisin 

Portrait de JLB06

Quans à en avoir une plus grosse voisin ....attend je vais voir et te renseigne si cela vois le coup ....

Portrait de hellow

...je ne pensais pas femme.............mais voiture ou fiche de paie ,etc...