Académie de pharmacie : Le réseau français de réduction des risques pointe les erreurs

Publié par jfl-seronet le 15.03.2014
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Produitsdroguesalle de consommation à moindre risque

Dans un communiqué cinglant (7 mars), le Réseau français de réduction des risques fait un sort à l’avis (27 février) de l’Académie nationale de pharmacie sur les salles de consommation à moindre risque, le Réseau voit dans la publication de cet avis dans le contexte électoral des municipales un geste politique et polémique. Qu'en dit-il en passant à l’attaque ?

"Salle de consommation : l'Académie de Pharmacie candidate aux municipales de Paris". La teneur du titre, son ironie donnent d’emblée la clef de lecture du Réseau français de réduction des risques concernant la publication, le 27 février, d’un avis négatif sur les salles de consommation à moindre risque. Avis qui, selon le Réseau, devrait davantage marquer "par la date de sa publication, dans la dernière ligne droite de l’élection municipale, que par la qualité de son analyse et sa richesse bibliographique". D’ailleurs, le Réseau reprend quelques arguments de l'Académie… pour mieux les démonter.

L’Académie de pharmacie en toutes erreurs

Par exemple, l’Académie de pharmacie avance que "certains pays comme la Suède ont supprimé les salles d’injection en raison de leurs résultats peu convaincants". C’est une erreur qui n’a pas échappé au Réseau. "L'Académie, certainement pressée de rendre son avis, a du confondre avec un autre dispositif, car il n'y a jamais eu de salle de consommation en Suède !" Et le Réseau de rappeler que : "Les pays (Suisse, Allemagne, Pays-Bas, Luxembourg, Espagne, Canada, Norvège, Australie, Danemark, Grèce) qui ont mis en place de tels dispositifs n'ont pour l'instant pas reculé. Bien au contraire, en 2014, il y aura de nouvelles salles de consommation au Danemark, au Luxembourg, en Espagne, et peut-être en Belgique et au Canada. Ce qui a pu être appelé une fermeture de salle, aux Pays-Bas, correspond tout simplement au resserrement du dispositif qui en nécessitait moins, celles-ci ayant rempli leur rôle d’un meilleur accès aux soins et ayant donc permis de diminuer le nombre d’usagers dans la rue".

Et encore des erreurs et des approximations

Autre erreur pointée par le Réseau… celle concernant : "les rares études plutôt favorables à ce genre d’expérimentation concernent l’usage d’héroïne médicinale et non celui de drogues de la rue". En fait, le Réseau explique qu’il y a même deux "erreurs importantes dans la même phrase". "D'abord, même si la bibliographie jointe à l’avis de l'Académie ne cite pas une seule étude sur les salles de consommation, elles sont pourtant nombreuses et répertoriées par l'expertise collective de l'Inserm sur la réduction des risques publiée en 2010. Pour la seule salle de Vancouver, plus de 60 études balaient ses différents apports".

"Ensuite, les salles de consommation à moindre risque sont très différentes des programmes d'héroïne médicalisée. Les salles de consommation sont des dispositifs de réduction des risques où les usagers apportent leur drogue acquise illicitement à l'extérieur. Elles offrent un "seuil adapté" pour mettre en contact le système de soin avec des usagers qui en sont exclus", explique le communiqué du Réseau. "Au contraire, dans les programmes d’héroïne médicalisée, l’héroïne est fournie par le programme, ce sont des dispositifs haut seuil, pour des personnes qui sont déjà dans le système de soin, mais en échec avec les solutions proposées (méthadone et buprénorphine). Certains pays conjuguent les deux approches (Suisse, Allemagne, Pays Bas), d'autres ont des salles de consommation mais pas de programme d'héroïne médicalisée (Espagne, Australie, Canada, Norvège)".

Et des méconnaissances aussi

Par ailleurs, l'Académie de pharmacie avance le "nombre de centres de soins pour toxicomanes existant en France, avec 170 000 patients sous traitement substitutif" pour suggérer qu'il y a beaucoup de choses faites pour les usagers de drogues et que ces salles ne seraient pas nécessaires. "Probablement la méconnaissance de ce dispositif empêche les Académiciens de nous donner le nombre exact de ces centres, et d’expliquer qu’ils reçoivent les malades alcooliques, addicts aux écrans, joueurs pathologiques, fumeurs de cannabis, et autres addictions aux jeux d’argent. Ils oublient également le rôle tenu par les médecins de ville et par les pharmaciens d’officines. Ils oublient surtout que les salles de consommation existent justement pour ceux qui ne sont pas dans le système de soin. Donner la possibilité aux usagers de drogue qui sont les plus exclus de se faire moins mal et de moins troubler l’espace public, c'est leur donner la possibilité de prendre soin d'eux, et à terme d'entamer un parcours de soin. C'était un des arguments du rapport Inserm", explique le Réseau.

Pas un avis scientifique, plutôt un tract électoral

Pour le Réseau Français de Réduction des Risques, la conclusion est nette : "A lire son texte, l’Académie de Pharmacie ne voulait pas rendre un avis scientifique. L'argumentaire reprend point par point celui des opposants aux salles de consommation, et les communiqués victorieux à quelques heures d'intervalles, de la candidate UMP, puis du groupe UMP de Paris laissent une triste impression : la politique politicienne remplace un débat ouvert, pour un problème qui touche aux usages de drogues et la tranquillité des riverains. C'est tout simplement grave qu’une aussi vieille assemblée qui se veut respectable transforme un de ses avis en un mauvais tract électoral".

NKM et l’UMP de Paris en profitent
Cela ressemble bien à du pain béni, cet avis de l’Académie nationale de pharmacie sur les salles de consommation à moindre risque. Bien qu’il soit truffé d’erreurs et très limite sur les arguments comme celui sur les consommateurs de drogues déjà infectés par le sida et les hépatites (voir article sur Seronet), il fait le profit de la candidate UMP à la mairie de Paris. Dans un communiqué du 4 mars, des représentants de Nathalie Kosciusko-Morizet (Déborah Pawlik, Pierre-Yves Bournazel et Philippe Goujon) considèrent cet avis comme un "nouveau désaveu pour Mme Hidalgo et M. Féraud (maire du Xème arrondissement qui doit accueillir la première salle de consommation à moindre risque de Paris). Cet avis est un nouveau coup d'arrêt, après l'avis défavorable émis par l'Académie de médecine, et l'avis tout aussi défavorable du Conseil d'Etat, au projet d'ouverture d'une salle de shoot porté par la municipalité sortante (…) Depuis plusieurs mois, Rémi Féraud, maire du 10ème arrondissement, et la municipalité socialiste s'entêtent à porter un projet qui n'est en rien une réponse adaptée à la dépendance des toxicomanes, et ce malgré les multiples avis défavorables émis par les organes scientifiques indépendants. L'illégalité du projet, soulignée par le Conseil d'Etat, n'a pas non plus freiné la velléité désastreuse des socialistes. L'opposition demande à Madame Taubira d'abandonner son projet de réforme de la loi de 70 sur la drogue qui aboutirait à dépénaliser l'usage des drogues en France pour permettre l'ouverture de salles de shoot sur un plan juridique (…)  Après ce 3ème avis négatif, que faut-il faire pour que Mme Hidalgo et son directeur de campagne [qui est Rémi Féraud], qui a réaffirmé dans son programme pour le 10e arrondissement, sa volonté d'ouverture d'une salle de shoot, entendent enfin raison ?", écrivent-ils.
Même tonalité dans le communiqué du groupe UMP du Conseil de Paris (4 mars). "Le Groupe UMP au Conseil de Paris n’a jamais cessé de dénoncer l’illégalité et la dangerosité de l’ouverture de salles de consommation de drogues (…) La priorité nationale dans ce domaine est de lutter contre la consommation et non d’accompagner les toxicomanes dans leur addiction. Ainsi, le million annuel prévu pour chaque salle de shoot pourrait être consacré à l’ouverture de nouveaux lits d’hospitalisation en addictologie. Devant l’hostilité des riverains et l’avis négatif de nombreux experts de la Santé, Madame Hidalgo doit sortir de son silence", avance le groupe UMP.