Aids 2018 : en marche, droits devant !

Publié par Mathieu Brancourt le 24.07.2018
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ConférencesAids 2018

Briser les barrières, construire des ponts. Dans la ville aux mille canaux, la 22e édition de la conférence mondiale sur le sida s’est ouverte sur les doutes quant aux engagements pris par les plus puissants et les inquiétudes des activistes de terrain quant aux reculs observés sur le terrain. C’est le défi des cinq prochains jours : l’engagement, la sagesse et la connaissance partagés des 15 000 participants et 3 000 abstracts et présentations, doivent permettre de réussir à atteindre la fin de l'épidémie. La marche dans les rues d’Amsterdam, suivie de la cérémonie d’ouverture, ont incarné lundi 23 juillet le besoin d’avancer vers le même but, en tissant l’indispensable lien entre santé et droits, pour la prochaine génération.

Copyright : Matthijs Immink/IAS

Linda-Gail Bekker, South Africa et Peter Reiss, Netherlands

Difficile d’imaginer que les deux années depuis la précédente conférence à Durban soient passées si vite. Difficile aussi de dire si le monde et les constats qui les accompagnent ont vraiment changé. En tout cas, jamais une conférence n’a eu autant la pression d’être celle du tournant dans la réponse à la pire épidémie que nous connaissons. Car, tout le monde le reconnait, à notre rythme actuel, les objectifs de 2020, le fameux 90-90-90, ne seront pas atteints !

Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur de l’Organisation mondiale de la Santé, l’a même reconnu en conférence de presse lundi après-midi : "Au rythme de mise sous traitement actuel, il sera très difficile d’atteindre les objectifs 90-90-90 d’ici 2020. C’est pour cela que je parlais de mes inquiétudes concernant la réponse à l’épidémie, qui n’est pas aussi forte qu’elle devrait l’être". Pas comme prévu mais surtout, pas comme promis. C’est ce que sont venus rappeler les activistes ce lundi après-midi, sous un soleil aussi lourd et harassant que le contexte actuel de la lutte contre le VIH. Face à la complaisance des dirigeants mondiaux sur la promotion des droits et des lois protectrices des plus vulnérables à l’épidémie, mais aussi devant le désengagement financier des plus riches du monde, les activistes veulent rappeler leur objectif commun : aller vers zéro [discriminations, nouvelles contaminations, violences]. Mais allons-nous réussir ? Sillonnant les rues de la capitale des Pays-Bas, près de mille personnes ont voulu rappeler les besoins critiques de la société civile. Et pour certains-es militants-es présents-es à Durban, le relatif petit contingent de cette marche, supposée mondiale, illustre la relative inertie d’un mouvement qui pourtant a désespérément besoin d’une relance.

Linda-Gail Bekker, actuelle présidente de la société internationale sur le sida (IAS), tient à rappeler les immenses progrès accomplis depuis la précédente conférence d’Amsterdam, en 1992. Elle salue le travail de fond entamé par son organisation depuis Durban pour porter cette conférence comme la plus grande réunion de la jeunesse activiste contre le sida, mais que la route reste longue et les problèmes si nombreux. "Assez, c’est assez", s’exclame-t-elle, pour dénoncer le sexisme qui plonge dans le silence et qui rend invisibles beaucoup de femmes dans la lutte contre l’épidémie. Lors de la cérémonie d’ouverture, cela a été rappelé par des intervenants-es, jusqu’à la Princesse Mabel de la famille royale hollandaise. Celle-ci le dit sans ambages : la plupart des reculs de la lutte sont dus à un désengagement et un sous-financement de programmes d’éducation à la santé sexuelle et de protection des jeunes filles contre les violences et les mariages forcés. En Afrique, les jeunes filles représentent 25 % des nouvelles infections au VIH. Elles représentent le lien entre le combat de santé publique d’accès aux outils contre le VIH, mais aussi celui, jumeau, pour la défense et promotion des droits des personnes les plus exposées au VIH. "Les droits s’acquièrent puis se défendent jusqu’au bout, tous les jours", rappelle un activiste kenyan à la tribune.

Cette cérémonie d’ouverture de la conférence d’Amsterdam est aussi un moment de symboles et de visibilité. Le nouveau directeur de l’IAS, Kevin Osbourne est annoncé. Il sera le premier président de l’IAS ouvertement séropositif. Comme Conchita Wurst, la véritable star de la soirée. La chanteuse est revenue sur la révélation de son statut sérologique, menacée d’outing par son ex. "C’était ma plus grande peur, et je l’ai vaincue et j’en ai parlé. Voici ma plus belle réponse. Car avec mon traitement je suis en bonne santé. Je veux dire par cela que vous pouvez nous toucher, nous embrasser, nous aimer comme n’importe qui", défend la gagnante de l’Eurovision 2015, devenue icône gay avant de devenir une des rares célébrités ouvertement séropositives. "Pour mette fin au stigma sur le VIH/sida, il faut parler, entendre et écouter les personnes comme sur n’importe quel autre sujet. Nous méritons de vivre dans un monde sans VIH". Embrasser la diversité de toutes et tous, c’est aussi l’un des messages clés des activistes invités à monter sur scène pour cette cérémonie. Les minorités les plus criminalisées sont à la fois les victimes et les acteurs-trices incontournables de la victoire éventuelle contre la menace que demeure cette pandémie, 35 ans après.

Chassez le virus, pas les personnes, c’est tout l’enjeu et le slogan d’activistes qui s’alarment du nombre croissant de lois anti-migration qui privent les personnes de dignité, de droits et de prévention. Car en 2020, l’année où on examinera si les objectifs fixés sont atteints, la conférence aura lieu aux États-Unis, sous l’administration Trump. Un paradoxe d’une lutte qui n’a jamais su autant comment gagner, mais qui n’a jamais autant peiné pour atteindre les personnes plus éloignées de cette réponse mondiale. Sortir des invocations et passer à l’action, c’est aussi la responsabilité que se donnent les participants-es d’Amsterdam. Au boulot !