Conférence aux États-Unis en 2020 : conflits d’intérêts

Publié par Mathieu Brancourt le 27.07.2018
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ConférencesAids 2018

Depuis le début de la semaine, les activistes américains et leurs soutiens présents à Amsterdam ne ménagent pas leurs critiques de l’administration Trump. En cause, les graves atteintes aux droits fondamentaux, du fait des politiques xénophobes et sérophobes du président étatsunien. Pour eux, la tenue de cette conférence, prévue dans les villes de San Francisco et Oakland, est dangereuse pour les futurs participants-es et l’IAS, organisatrice de l’événement, doit reconsidérer son choix. Reste qu’il demeure peu probable que celle-ci change d’avis.

Le débat court depuis le début de la conférence d’Amsterdam : faut-il organiser comme prévu la prochaine conférence mondiale sur le sida aux États-Unis ? La société internationale sur le sida (IAS) a annoncé en mars dernier, que ce grand raout aurait lieu à San Francisco et Oakland. Ce choix avait alors outré les activistes américains, qui s’inquiétaient d’un tel rassemblement sous l’administration Trump. Cette semaine à Amsterdam, ces derniers ont décidé de pousser de la voix pour alerter journalistes et participants-es du danger que cela représenterait. Ils ont été rejoints par d’autres réseaux activistes à travers le monde.

Depuis mars 2017, les choix politiques de Donald Trump confirment les avertissements des activistes. Sans parler du choix de la baie californienne, une des zones les plus chères du monde, les motifs politiques sont légion : interdiction de servir l’armée en tant que personnes trans ou personnes vivant avec le VIH, expulsions et séparations des familles de migrants, politiques stigmatisantes sur le travail du sexe, volonté de se désengager financièrement de la lutte contre le sida, etc. "Terroriser les migrants, séparations forcées, répression des travailleurs du sexe, guerre contre les usagers de drogues, frontières fermées, le mur, violences policières, violences racistes fondées sur la suprématie blanche. Voici l’Amérique de Trump", listent, amers, les activistes dans un communiqué publié le 26 juillet. Et c’est une mobilisation sans précédent : onze réseaux de populations clés et soixante organisations américaines de personnes vivant avec le VIH critiquent ouvertement la décision et demandent la relocalisation de la conférence ailleurs auprès de l’IAS. "Le contexte actuel rend quasiment impossible pour les travailleuses-eurs du sexe, les personnes usagères de drogues et les personnes venant de pays à majorité musulmane, voire les activistes LGBT avec des casiers judiciaires de se rendre aux États-Unis. Ces personnes sont les principales victimes et laissées pour compte de l’épidémie. Pour celles et ceux qui pourront entrer, nous ne pouvons pas garantir leur sécurité à la Conférence", explique l’activiste Cecilia Chung du Centre juridique des personnes trans (Transgender law center), présente à Amsterdam. Elle va même plus loin : elle déconseille aux militants-es de participer à la conférence en 2020. Un signal très fort, rarement vu jusque-là. Tous les jours, des activistes ont protesté dans les couloirs feutrés du centre et organisé des actions et des prises de parole à ce sujet ; signe à la fois de force et de l’empreinte de l’activisme américain et d’une mobilisation très soutenue.

L’IAS maintient son choix

"Concernant le débat sur la prochaine conférence et son implantation aux États-Unis, il y a les partisans de la maintenir pour influer de l’intérieur sur les problèmes qui se posent dans le pays dans ce domaine et ceux qui ne veulent pas que la conférence se déroule dans un pays où les personnes les plus vulnérables sont en danger", résume parfaitement Michel Kazatchkine, envoyé spécial de l’Onusida. Dès l’ouverture, la présidente de la société internationale sur le sida, Linda-Gail Bekker, a été interrogée sur cette demande de la société civile. Elle estime de son côté, bien que comprenant les inquiétudes de certains activistes, que délocaliser l’édition 2020 n’est pas à l’ordre du jour et surtout que maintenir la conférence là où elle est prévue peut être le moyen "d’une autre perspective, de remettre l’enjeu du VIH à l’agenda du gouvernement américain et de le questionner sur les droits humains". Chris Beyrer, ancien président de l’IAS, appuie cette vision, citant les exemples de Durban en 2000 ou de Washington plus récemment. Pour lui, il est parfois plus politique d’organiser la conférence là où les besoins sont les plus urgents et les contextes les plus difficiles. Certains affirment que le refus de relocaliser une conférence qui accueille près de dix mille activistes se ferait sur des critères logistiques et financiers : il est trop coûteux d’annuler des engagements pris. "A quel point la situation doit empirer aux États-Unis, quelles atteintes aux droits humains, quelles atrocités et quelles nouvelles politiques discriminatoires doivent se produire pour relocaliser la conférence ?", s’interrogent donc les activistes à Amsterdam. Il se murmure aussi que, malgré tout, les organisateurs auraient fixé une "ligne rouge" à ne pas franchir : celle de la réintroduction de l’interdiction de l’entrée des personnes séropositives. En 2012, Obama avait levé cette interdiction de voyage aux États-Unis pour les personnes séropositives, à l’occasion de la conférence mondiale prévue à Washington. Mais déjà à l’époque, des réseaux militants de travailleuses-eurs du sexe et de personnes usagères de drogues avaient dû organiser des conférences alternatives, ailleurs, faute de pouvoir se rendre aux États-Unis, rappellent les plus anciens-es. Aucun doute selon eux-elles, quant à savoir si le caractère inclusif d’une conférence sur le sida pour les communautés n’est d’ores et déjà plus possible, sachant qu’elle se produira au beau milieu de la campagne, certainement outrancière, de réélection de Donald Trump.