Buprénorphine intraveineuse : les résultats d'une étude

Produits Publié par jfl-seronet 641 lectures
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Des dessins — certains drôles, d’autres durs ; certains ironiques, mordants, tous à message ! — jalonnent adroitement et joliment le journal qui reprend les résultats de l'enquête PrébupIV (1). Ce mag inédit a été réalisé par les personnes ayant participé à cette étude, l’équipe de l’étude et les structures (associations, Csapa, Caarud) associées au projet. Explications.

Dans l’édito, on explique que ce mag "propose un retour d’informations issues d’une étude menée auprès de personnes qui injectent des drogues et plus particulièrement des opiacés tels que l’héroïne, mais aussi la buprénorphine, la méthadone ou les dérivés morphiniques". Cette étude est une "étape préliminaire à l’évaluation d’un traitement injectable par buprénorphine". Le mag — largement accessible, en dépit de son sujet scientifique et technique — publie donc des résumés d’articles scientifiques et des résultats préliminaires sous une forme édulcorée. Résumés qui sont accompagnés de textes plus informatifs (comme celui du problème des poussières à l’injection en page 16) et de témoignages écrits et/ou dessinés faits par les personnes directement concernées. Ce mélange, peu fréquent dans les publications qui ambitionnent de publier des résultats d’études, est un des atouts majeurs de ce mag, parce qu’il incarne un engagement commun (chercheurs-cheuses, structures partenaires, participants-es) et donne une bonne idée de la complémentarité entre la recherche classique et la recherche communautaire dans certains domaines clefs de la santé publique… tout spécialement dans celui qui touche l’usage de drogues.

La buprénorphine haut dosage (BHD) est un traitement de substitution aux opiacés (TSO), aussi connu sous le nom de Subutex. La buprénorphine permet aux personnes dépendantes aux opiacés de stopper leur consommation d’opiacés sans ressentir les signes du manque et de réduire les risques liés à leur consommation. Elle se présente sous forme de comprimé à prendre de manière sublinguale (il est placé sous la langue où on le laisse se dissoudre). Cependant, aujourd’hui, chez les personnes traitées par buprénorphine, un pourcentage non négligeable déclare avoir injecté leur traitement, avec parfois des complications qui peuvent être graves. L’injection de comprimés (réduits en poudre) peut avoir en effet des conséquences problématiques pour la santé des personnes usagères essentiellement liées à la présence d’excipients/composants non prévus pour l’injection. Cet usage et les problèmes qu’ils posent, suggère qu’un traitement injectable de buprénorphine pourrait être intéressant pour ces personnes. Mais cette piste doit être étudiée… scientifiquement. Afin de valider l’efficacité d’un traitement à base de buprénorphine intraveineuse, il est nécessaire de réaliser un essai clinique à un niveau national. Reste qu’avant de se lancer dans une telle entreprise (forcément longue, complexe et coûteuse), il a semblé important de connaître les pratiques et les besoins des personnes dépendantes, utilisatrices de cette pratique. Une enquête d’acceptabilité, se fondant sur une approche communautaire, coordonnée par AIDES et l’unité Inserm U912 – Sesstim, a été proposée aux personnes concernées. Elle avait comme objectifs d’identifier les profils des personnes injectrices de buprénorphine et d’opiacés fréquentant les Caarud (centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues) et les Csapa (centre de soins d'accompagnement et de prévention en addictologie), d’identifier les modalités d’usages des opiacés (dose injectée, fréquence d’injection, pratiques liées à l’injection), d’identifier les besoins de ces personnes usagères de drogues et enfin d’évaluer leur acceptabilité vis-à-vis d’un traitement de la dépendance aux opiacés par buprénorphine injectable.

Dans un premier temps, des personnes usagères de Caarud et les équipes de ces structures ont élaboré un questionnaire qui a été pré-testé auprès de personnes concernées. Au total, 557 participants-es l'ont rempli. Les premiers résultats analysés ont permis de décrire la population des personnes dépendantes et consommatrices d’opiacés par injection et de comprendre les facteurs associés à leur acceptabilité vis-à-vis d’un traitement par buprénorphine en intraveineuse. Les investigateurs-trices ont retenu sur les 557 personnes celles pouvant être candidates à un traitement injectable. Il s’agissait de personnes dépendantes aux opiacés (ayant consommé plus de quatre jours dans la semaine) et ayant déjà reçu des traitements par voie orale.

Quelques 371 participants-es ont été retenus et parmi eux 353 personnes pour lesquelles on avait des données quant à leur acceptabilité de cette méthode. Dans ce groupe, 59 % déclaraient injecter principalement de la buprénorphine, 16 % du sulfate de morphine (connu sous le nom de Skenan), 15 % de l’héroïne et 10 % d’autres opiacés. A la question de leur acceptabilité vis-à-vis d’un traitement injectable de buprénorphine (c’est-à-dire fabriqué spécialement dans cette version et non pas réalisé à partir de comprimés écrasés…), 83 % ont répondu favorablement. L’équipe de recherche a étudié les facteurs associés à cette acceptabilité. Il s’est avéré que les personnes ayant rempli le questionnaire en ligne (un des moyens de répondre au questionnaire), celles déclarant plus de cinq complications liées à l’injection, celles injectant principalement de la buprénorphine et enfin celles n’ayant jamais fait d’overdose(s) étaient plus favorables à recevoir un traitement par buprénorphine injectable.

Une seconde analyse a permis d’identifier les facteurs associés à l’acceptabilité d’un traitement de buprénorphine injectable pris de manière systématique et supervisée en Csapa. Les personnes les plus jeunes, celles qui avaient un logement stable étaient celles qui rejetaient le plus, un accompagnement médical quotidien. En revanche celles qui déclaraient injecter régulièrement de l’héroïne avait une meilleure acceptabilité. Ces premières analyses permettent aussi de mieux comprendre les pratiques d’injection et notamment la fréquence d’injection (en moyenne trois par jour) et les doses injectées de buprénorphine (en moyenne 12 mg), informations importantes pour l’évaluation d’un futur traitement. Ce dernier pourrait être délivré par les services hospitaliers en addictologie, mais aussi les Csapa.

Cette première étape étant franchie, il reste désormais celle de la mise en place d’un essai clinique. On comprend à la lecture du journal qu’il est très attendu par les actrices et acteurs de terrain, les médecins, professionnels-les, les militants-es associatifs et surtout les personnes usagères. "Y’en a marre des abcès et des mains gonflées ! Faut un traitement injectable", explique ainsi une personne usagère du Caarud Le Scud à Pau (AIDES). "Je n’ai plus de veines ! Vivement la buprénorphine injectable", explique une autre. Et tous les témoignages vont dans le même sens, parlant des conséquences de la pratique actuelle (l’injection d’un traitement non conçu pour cet usage), évoquant des bras ou mains de Popeye, des mains gonflées tels des gants de boxe, etc.

Cet essai clinique national devrait permettre de valider l’efficacité thérapeutique de ce traitement dans la dépendance aux opiacés et d’obtenir une autorisation de mise sur le marché en France pour la formulation injectable. En cas de succès, ces résultats encourageront d’autres pays ayant une situation comparable parmi leur population de personnes usagères de drogues à mettre à disposition ce traitement et dans notre pays peut-être l’ouverture à d’autres formes injectables telle que l’héroïne médicalisée. Sans tout dévoiler dans le détail (il faut lire le journal), l’enquête PrébupIV livre des résultats intéressants. Elle montre, par exemple, que les participants-es qui ne parlent pas de leurs pratiques d’injection (8,7 % des 550 participants-es) ont moins de chance d’êtres dépistés pour le VHC. "Il apparaît que trop de personnes consommatrices se sentent contraintes de taire leurs pratiques et que ce silence les met en danger, notamment pour l’accès aux dépistages et aux informations nécessaires pour réduire les risques liés à l’injection", explique le journal. Intéressantes aussi les informations concernant les personnes détenues pratiquant l’injection en prison. Dans l’enquête PrébupIV, 41 % des personnes déclaraient avoir été incarcérées au cours de leur vie. Un tiers d’entre elles avaient déjà injecté en prison. Des témoignages dans le journal évoquent d’ailleurs cette situation. Enfin, le journal propose un focus sur la situation des femmes : 19 % des personnes participantes. Il aborde aussi de façon directe la question de la libido. Les problèmes de libido ont affecté 43 % des personnes qui ont participé à cette enquête.

Vu la somme des résultats scientifiques présentée ici, vu la qualité des informations proposées, vu la force des témoignages et des dessins, on espère qu’il y aura une suite à ce premier numéro.

Tous nos remerciements à Laélia Briand Madrid et à Khafil Aymar Moudachirou.

L'enquête PrébupIV
Cette enquête a été financée par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca). Elle a été coordonnée par l’équipe Sesstim (UMR 1252) à Marseille et l’association AIDES. Sa mise en œuvre a été possible grâce à la participation d’autres acteurs : l’association Asud, le site internet Psychoactif, l’association Oppelia et la Fédération Addiction. L’enquête a été soutenue par l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales et l’ORS Paca. Les responsables scientifiques sont Daniela Rojas Castro, directrice, programme recherche communautaire pour Coalition PLUS et Perrine Roux, chargée de recherche Sesstim, Inserm UMR1252 à Marseille.

 

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