Croi 2014 : la journée d'ouverture

Publié par Renaud Persiaux et Emmanuel Trénado le 04.03.2014
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ThérapeutiqueCroi 2014

La Croi (Conference sur les rétrovirus et les infections opportunistes) 2014, se déroule du 3 au 6 mars, à Boston, au nord-est des Etats-Unis. Il s’agit de la plus importante conférence scientifique et médicale annuelle sur le VIH et les infections opportunistes. Renaud Persiaux (AIDES) et Emmanuel Trenado (Coalition PLUS) assurent la couverture au jour le jour de cet événement. Récit de la première journée spécialement dédiée aux jeunes chercheurs et aux ateliers pratiques.

4 103 participants de 85 pays, 5 ateliers de pré-conférence, 8 conférences plénières, 38 sessions de présentations orales, 897 posters. La litanie des chiffres de la CROI donne le tournis. Jeudi soir, à la clôture de la conférence, pas moins de 1 068 études ou revues de la littérature auront été présentées. Avec un taux de sélection drastique : au global, moins de la moitié des études est sélectionnée (un tiers pour les résultats retardataires qui cassent la baraque, les "late-breakers") et seulement 10 % pour les présentations orales. La crème de la crème, qui passe à un rythme effréné : 3 jours de conférence en plus de la journée d'ouverture !

Très scientifique et très pointue, cette conférence se divise traditionnellement en deux parties : l’une qui porte sur la recherche fondamentale, la seconde sur les recherches cliniques ou en prévention qui ont des conséquences à plus court terme, des applications plus directes.

Deux caractéristiques de cette 21e édition : l’ouverture massive aux hépatites virales, la C principalement, et un regain des recherches contre la tuberculose. Au menu donc, de nombreux résultats d’études cliniques sur l’hépatite C, dont la prise en charge a pris un tournant avec l’arrivée, notamment de nouveaux médicaments, des antiviraux à action directe. Côté VIH, sont attendus des résultats sur des essais portant sur la Prep (prise de médicaments antirétroviraux par des personnes séronégatives dans un but préventif), des données sur des essais de prévention de la transmission verticale (de la mère à l’enfant), des résultats d’essais cliniques sur le VIH, bien entendu et les avancées de la recherche sur les vaccins, l’immunologie et l’éradication.

De quoi rassasier les congressistes, principalement des chercheurs fondamentaux et des médecins qui sont le plus souvent des cliniciens-chercheurs et les militants associatifs présents sur le site, une poignée, beaucoup moins que pour les grandes conférences mondiales qui ont lieu tous les deux ans.

Susciter des vocations

Le 1er matin de la conférence, avant son ouverture officielle en fin de journée, est traditionnellement dévolu à l’atelier du comité du programme scientifique à destination des jeunes investigateurs et des étudiants. L’occasion d’entendre les meilleurs spécialistes américains faire l’état de l’art sur les grands thèmes de la recherche mondiale sur le VIH : la pathogénèse du VIH, la guérison, les vaccins, la prévention. Mais aussi, et c’est nouveau, la recherche sur l’hépatite C.

Transmettre et susciter des vocations. C’est le mot d’ordre de cet atelier très couru. Pour chaque thématique, la présentation doit aborder ce qu’on a appris, quels sont les fossés dans les connaissances scientifiques et quels sont les plus grands défis. Mais aussi quelles sont les publications phares de l’année écoulée et les résultats clés à ne pas manquer tout au long des trois journées du congrès.

Vient ensuite, la "lecture Martin Delaney", qui rend hommage à l’activiste américain, décédé en 2009, qui fonda le Inform, et vise à souligner auprès des jeunes chercheurs et étudiants l’importance de la "communauté", comme on dit ici, et de la mobilisation des personnes concernées, et de la lutte commune contre la maladie.

Cette année, c’est à l’hépatite C qu’elle était dédiée, avec un panel composé de trois activistes américains et de deux médecins. L'activiste Tracy Swan, de Treatment Action Group (TAG), a décrit ainsi la situation américaine : "Pour le VIH, nous n’avons pas de traitement curatif, mais de bonnes structures de prise en charge. Pour le VHC, nous avons un traitement curatif, mais aucunes infrastructures pour prendre en charge la maladie". Jules Levin du Natap (National AIDS Treatment Advocacy Project), et Lynn Taylor, médecin qui a travaillé sur un programme d’échange de seringues et chercheuse à l’Université Brown, sur la côte Est des Etats-Unis, ont insisté sur l’importance de mener des recherches actions sur le dépistage et la prise en charge des usagers de drogues, appelant à plus de financement, par les pouvoirs publics étatsuniens, de la prise en charge de l’hépatite C. Enfin, si, comme l’indiquait quelques minutes plus tôt le chercheur David Thomas, la guérison du VHC est un objectif de recherche déjà atteint, il reste beaucoup à faire en termes de recherche pour de nouveaux outils diagnostics du VHC, simples, fiables et accessibles, a souligné le Dr Isabelle Andrieux-Meyer, de Médecins sans frontière : "On a besoin de vos  cerveaux".

Ateliers pratiques et recherches fondamentales

Viennent ensuite les ateliers pratiques. Un peu de méthodologie scientifique, sur la conception et l’analyse des essais cliniques ; de la recherche fondamentale, avec les techniques de laboratoire les plus poussées (analyse structurelle 3D, protéomique et phosphoprotéomique) ; des analyses de cas pratiques, cette année pour les médecins "nouveaux dans la prise en charge de l’hépatite C".

Puis c'est l'ouverture, comme d’habitude un peu lénifiante, cette année par Kevin de Cock, ancien de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), désormais sur le site kenyan des Centres américains de contrôle des maladies (CDC). Suivent deux lectures, sortes de longs exposés magistraux sur des thèmes précis, sans questions.

Interactions hôte-virus

La première lecture, celle de Bernard Fields, porte sur la virologie et la pathogénèse virale. Paul Bieniasz, de la Rockfeller University, à New York, introduisait ce qui sera un des thèmes clés de la conférence, la compréhension des interactions entre l’hôte et le virus. "Contrairement à ce qu’on pensait, la cellule est un environnement hostile pour les agents pathogènes, et le VIH en particulier", explique-t-il.

Apobec3, téthérine, TRIM5, SAMDH1, Mx2 : voilà quelques unes des molécules de défense naturelles de nos cellules. Des "facteurs des restriction" très efficaces, et dont les mécanismes sont variés. La téthérine par exemple, empêche la libération des virus nouvellement créés, qui restent littéralement "attachés" à la surface de la cellule infectée. Mais contre lesquels le VIH a développé des systèmes de contremesures très efficaces. Certaines de ses protéines viennent bloquer nos défenses : ainsi de la protéine vpu du VIH qui vient bloquer la téthérine, ou d’Apobec3 bloqué par la protéine vif.

Au fil du temps, ces défenses naturelles ont co-évolué avec les virus, amenant à des différences notables entre le VIH et les différents virus de l'immunodéficience chez les singes, les SIV (celui de chimpanzé, du macaque, du mangabey…). Ce qui pose des problèmes quand on veut tester des vaccins ou des médicaments, car il y a des différences notables entre les différents SIV et le VIH. C’est pourquoi Paul Bieniasz cherche à développer un VIH qui serait capable, en laboratoire, d’infecter un singe, le macaque à queue de cochon pour ses caractéristiques. Les premiers résultats sont très encourageants. A terme, ce nouveau modèle, très fin et bien compris, pourrait faciliter les recherches de nouveaux vaccins ou médicaments.

Pas un mot sur les lois criminalisant l'homosexualité

Tradition toujours, la deuxième lecture, la lecture N’Galy – Mann, est donnée par un chercheur dont les travaux ont eu un impact important pour la recherche clinique ou la recherche épidémiologique. C’est le virologue Souleymane Mboup, du CHU Aristide Le Dantec, à Dakar, co-découvreur du VIH-2 en 1985 avec une équipe française, et directeur du centre de recherche ANRS de Dakar, qui a été sélectionné pour évoquer les raisons pour lesquelles le Sénégal avait conservé une faible prévalence. Une présentation qui avait le mérite d’évoquer le trop souvent oublié VIH-2, très présent en Afrique de l’Ouest, et l’impact positif de la recherche en terme de mise en place d’un système de soins. S’il a mis en avant l’importance de la volonté politique (le Sénégal avec l’Ouganda et la Thaïlande, ont été les premiers pays aux ressources limitées à connaitre des succès en terme d’accès aux antirétroviraux) et le rôle des leaders communautaires et religieux, pas un  mot, malheureusement, du respect des droits humains et en particulier de l’impact négatif des lois criminalisant l‘homosexualité.

Dans son propre pays pourtant, au Sénégal, les homosexuels sont quotidiennement emprisonnés. De quoi remettre en question, comme le martèle l’ONUSIDA depuis des années, l'accès aux programmes de prévention, de dépistage, de traitement et de soins. Précisément les programmes pour l'amélioration desquels des recherches seront présentées pendant les trois jours de la conférence ouverte par Souleymane Mboup.