Croi 2014 : VIH : Bébés du Mississippi et de Los Angeles, guéris ou pas guéris ?

Publié par Renaud Persiaux et Emmanuel Trénado le 10.03.2014
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Thérapeutiquerémission fonctionnelle

C’était un des scoops de la Croi 2013, cette nouvelle édition a permis d’avoir des nouvelles du bébé du Mississippi. Et d’apprendre qu’un autre bébé, de Los Angeles celui-là, pourrait être en rémission fonctionnelle. Après des examens approfondis, le virus n’a pas pu être détecté. Mais comme il est toujours sous traitement ARV, on ne sait pas si cela sera bien le cas. Impossible donc, à ce stade, de dire que ces deux bébés sont guéris.

Prenez deux mots magiques "bébé" et "guérison du VIH", accolez-les, et vous avez la formule magique pour un emballement médiatique. Ça marche à tous les coups ! On a pu lire ici et là que ces bébés étaient guéris, alors que Deborah Persaud (Baltimore, Etats-Unis) qui présente ces résultats, ne parle pas de guérison, mais plutôt de rémission fonctionnelle. La guérison est définie comme la disparition totale du virus de l’organisme, tandis que la rémission fonctionnelle est la capacité à maintenir sa réplication (charge virale) en dessous des seuils de détection, en l’absence de traitement.

Le bébé du Mississippi

Cette fillette, qui a désormais 41 mois, a été traitée dans les heures qui ont suivi l’accouchement. Originaire du Mississippi, née prématurée d'une mère séropositive ne prenant pas de traitement, elle était bel et bien infectée (sa charge virale était de 20 000 copies) lorsqu’elle a commencé un traitement précoce (par Combivir et Viramune) seulement 30 heures après sa naissance. Traitée par antirétroviraux jusqu'à 18 mois, elle a ensuite eu une rupture de soins et un arrêt de traitement pendant cinq mois.

Lors de son retour en consultation, les médecins lui ont prescrit un bilan : la charge virale était indétectable. 23 mois après l’interruption du traitement, sa charge virale (ARN VIH, schématiquement, le virus qui se réplique) est toujours indétectable.

Côté réservoir (ADN, schématiquement, le virus latent, dormant, caché), après avoir fait des analyses très poussées, les chercheurs ont réussi à déceler des traces de virus à des niveaux très faibles, à la limite du seuil de détection. "La signification clinique de ces traces n’est pas claire", souligne Deborah Persaud, qui explique que le traitement très précoce avait non seulement empêché la réplication du virus, mais aussi certainement limité la formation des réservoirs viraux. "A ce stade on ne sait pas s'il s'agit d'une guérison fonctionnelle, et si elle se maintiendra dans le temps. Ou si on va aboutir au fil du temps à une complète disparition du virus, comme chez le patient de Berlin".

Le bébé de LA

Ce bébé là, à Long Beach, Los Angeles, en Californie, n’a pas eu de rupture de soins et n’a donc pas arrêté le traitement. A ce jour, impossible de parler de rémission fonctionnelle. Il n’a pas de virus détectable. Il a été traité très tôt, dans les 4 heures suivant sa naissance, là aussi par Combivir + Viramune. L’équipe a été frappée par la rapidité avec laquelle le virus (tant la charge virale que le réservoir) est devenu indétectable. Le bébé a actuellement 9 mois et c’est toujours le cas, mais le bébé prend des ARV, impossible donc d'affirmer que le virus resterait indétectable sans traitement.

Une étude clinique dans les prochaines semaines

Selon Deborah Persaud, plusieurs médecins à travers le monde avaient ainsi traité des nouveau-nés dès leurs premières heures. Mais pour l’instant, pour la dizaine de cas qui lui a été rapportée, aucun arrêt de traitement n’a été tenté. Dans les prochaines semaines, une étude sera lancée pour déterminer si les arrêts de traitements peuvent être envisagés chez des enfants traités très tôt après leur naissance et dont la charge virale reste indétectable plusieurs mois. Cette étude pourrait inclure une cinquantaine de nouveaux nés qui seront mis sous traitement ARV dans les 48 heures après leur naissance, une fois l’infection à VIH confirmée. Les traitements seront alors arrêtés sous surveillance très rapprochée à deux ans, si le virus est maintenu à un niveau indétectable.

Le patient d’Optiprim

Un autre cas de rémission fonctionnelle est lui passé totalement inaperçu pendant la conférence, indétectable pour les organisateurs américano-centrés de cette conférence normalement internationale, celui de l’essai Optiprim. Il s’agit d’une personne qui n'est pas un bébé (les investigateurs devraient indiquer la région où il réside ou l’endroit où il est traité afin de lui trouver un nom) qui, dans le cadre d’un essai clinique, a été traitée dans les 10 semaines suivant l’infection et pour une durée de 2 ans.

Le traitement a été interrompu il y a 18 mois et depuis sa charge virale est indétectable. Son réservoir ADN est très bas, mais détectable. Le suivi de cette personne continue afin de voir si le contrôle du virus se maintiendra. Les chercheurs ont vérifié qu’il n’avait pas les caractéristiques génétiques des HIV controllers, ces personnes qui contrôlent le virus spontanément.

De plus en plus de cas de rémission fonctionnelle

Il y aura donc eu le cas de ce bébé, la vingtaine de personnes de la cohorte Visconti, le patient de l’essai Optiprim (18 mois d’indétectabilité sans traitement). Des preuves de concepts qui permettent de plus en plus d’espoirs pour trouver des moyens d’établir une rémission fonctionnelle, avec la réserve que toutes ces personnes ont été traitées après l’infection.

La déception des patients de Boston

Ce n’était pas le cas des deux patients de Boston, qui ont subi une greffe de moelle, qui a la différence du patient de Berlin, n’était pas résistante au VIH. Après la greffe, le traitement avait été interrompu et après une phase d’indétectabilité du virus, pendant 3 mois chez un patient, et 8 mois chez l’autre, le virus était réapparu. Ces apparents cas de rémission fonctionnelle rechutaient.

Le chercheur, Timothy Henrich, du département des maladies infectieuses au Brigham and Women's Hospital de Boston expliquait jeudi 6 mars qu’une interruption de traitement était à ce jour le meilleur marqueur d’une guérison ou d’une rémission, mais qu’un suivi à long-terme s’imposait en l’état des connaissances. En effet, les mesures de réservoirs ne sont pas parfaites et des cellules infectées latentes peuvent persister dans des tissus profonds inaccessibles aux mesures actuelles. "Ces cellules peuvent dormir pendant des années et se réveiller aléatoirement. Plus le stock de réservoir VIH est important, plus les chances qu’une cellule se réveille rapidement sont importantes".