Aids 2016 : Durban, une première journée très politique

Conférences Publié par Mathieu Brancourt 2875 lectures
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Les sessions scientifiques de la Conférence mondiale sur le sida (Aids 2016) ne commencent que mardi 19, mais la journée d’hier a été marquée par deux temps forts. Une marche activiste, très suivie, pour des engagements renouvelés contre l’épidémie, puis, dans la soirée, une cérémonie d’ouverture au ton très politique. Retour sur cette journée d’échauffement avant le grand bain.

Après une arrivée très matinale sur le site de la conférence et la prise de repères dans l'International convention center (ICC) de Durban, les activistes et participants présents ont été invités à rejoindre la grande marche de la société civile, inauguration de l’activisme qui va ponctuer les sessions de la conférence. A midi, les bus ont convergé vers le Zulu Park de Durban, où près de 10 000 personnes ont prévu de traverser le centre ville, direction l'ICC. A l’initiative de l’organisation TAC (Treatment action campaign), la plus importante association de personnes touchées en Afrique du Sud, les militants du monde entier ont défilé devant la population sud-africaine. L’accès aux traitements pour tous, la baisse inexorable des financements internationaux contre l’épidémie, ou encore la fin de la stigmatisation des groupes les plus vulnérables au VIH, les motifs de mécontentement et de revendications sont nombreux.

Pour la première fois en 20 ans, les financements des pays riches accusent une baisse notable. Une baisse qui met en péril les progrès réalisés. En conférence de presse lundi matin, Michel Sidibé, directeur exécutif de l’Onusida, s’est dit très inquiet devant certains mauvais signaux reçus. Dans son intervention, il a dénoncé la "conspiration de l’excès de confiance". Ban Ki-moon, secrétaire général de l’Onu, a insisté sur l’obligation de prendre rapidement et définitivement des décisions pour atteindre les objectifs de fin de l’épidémie et mettre un point final au VIH".

Sous le soleil, la grande "March for Health" a fait résonner les enjeux actuels et le décalage entre réalités de terrain et grands discours. "Aujourd'hui en Afrique du Sud, 440 personnes mourront du sida. 440 personnes de plus demain et encore autant après-demain. 18 personnes chaque heure. Nos leaders politiques insistent sur les millions de personnes désormais sous traitement, mais nous devons rappeler la réalité : la majorité des personnes touchées n'y ont toujours pas accès, à cause de financements insuffisants et du prix prohibitif des médicaments", a déclaré Anele Yawa, secrétaire général de Treatment action campaign. "Vu d'ici, l'objectif d'en finir avec l'épidémie de sida d'ici 2030 parait bien optimiste quand 20 des 37 millions de personnes qui vivent avec le virus n'ont toujours pas accès au traitement", s’inquiète Aurélien Beaucamp, président de AIDES. Mais ce contexte difficile n’a pas rendu cette marche pesante, bien au contraire. Chants, pas de danse et sourires, la joie de vivre et l’optimisme des activistes ont ragaillardi nombre de militants, encore fatigués du (long) voyage jusqu’à Durban. Dès le lendemain, ils suivront de près les évidences scientifiques, qui confirmeront le diagnostic de la société civile.

Mais avant cela, la traditionnelle cérémonie d’ouverture doit lancer officiellement les travaux des participants présents à Durban. Dans l’arène de la salle plénière, une foule attend fébrilement les mots de Charlize Theron, très présente depuis le début de la journée. Cette actrice et femme engagée, fondatrice d’une fondation caritative d’aide et de prévention pour les jeunes enfants sud-africains, a ensuite pris la parole. Et elle en a surpris plus d’un. Incisive, émouvante et charismatique, Charlize Theron a confirmé le ton très politique de Durban, seconde édition. Elle a critiqué l’inertie politique et a enjoint le monde à en finir, enfin, avec cette épidémie. "Nous avons tous les outils pour le faire, pourquoi n'avons-nous pas encore vaincu cette épidémie ? On nous répond "Trop cher, trop politique". Ce ne sont pas des réponses, ce sont des excuses" a-t-elle déclaré à la tribune. Sous les applaudissements nourris, elle a répété plusieurs fois le dilemme qui l’habite. "Je suis honorée d’être ici, sincèrement. Mais je suis également triste d’être là, puisque cela signifie que nous n’en avons pas fini avec le VIH", explique cette sud-africaine. "Cette conférence doit être la dernière", a-t-elle prévenu.

Elle a été suivie par une déclaration du petit-fils de Nelson Mandela, icône dont l’héritage est partout, en ce "Mandela day". Peu d’interventions n’ont pas cité ou repris les mots de l’ancien président et héros de la fin de l’apartheid. Puis, la cérémonie a été interrompue par une action activiste, une nouvelle fois mobilisée et visible pour rappeler l’urgence et dénoncer les violences sexistes, homophobes et sérophobes, les traitements ARV trop peu nombreux (seuls 17 des 38 millions de personnes séropositives ont accès à un traitement) ou la criminalisation du travail du sexe ou des minorités. Et les mauvais exemples ne manquent pas. Durant l’intervention de la représentante de Treatment action campaign, un militant séropositif de TAC, Paul, est revenu sur l’enjeu du financement international, citant même la France, ayant décidé de seulement maintenir la contribution française au Fonds mondial. "La France ne montre pas le bon exemple", abonde Aurélien Beaucamp. "La décision de François Hollande de ne pas augmenter la contribution française au Fonds mondial de lutte contre le sida, à un moment charnière comme celui que nous vivons, est un très mauvais signal", s’inquiète le président de AIDES. Malgré des problèmes techniques et des discours à rallonge, la cérémonie d’ouverture s’est refermée sur des notes de combats, de vigueur militante et même un coming out gay du président de l’International aids society (IAS), Chris Beyrer. Fatigués mais gonflés à bloc, les participants de Durban ont quitté pour la nuit le centre de conférence. Il est temps de rentrer à l’hôtel, pour être prêts pour le début des présentations scientifiques, dès 8 heures le lendemain. Nous sommes sur le pont, à demain !