Fin de l’épidémie : rien n’est gagné selon l’Onusida

Publié par Jean Pasteur le 21.07.2018
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ConférencesOnusida

Moins d’une semaine avant la conférence mondiale sur le sida (Aids 2018) à Amsterdam, Paris a accueilli la présentation du rapport 2018 de l’Onusida, antenne des Nations unies dédiée à la lutte contre l’épidémie de VIH au niveau mondial. Lors de cette présentation, les intervenants-es ont, une nouvelle fois, rappelé que la route vers un monde sans sida ne saurait tolérer aucun freinage politique ou financier.

Bis (bis bis) repetita. Chaque année, les constats sont établis mais le compte n’y est toujours pas. Il y a un comme un goût de déjà-vu dans les données présentées par l’organisation des Nations unies en charge des programmes contre le sida (Onusida). Mercredi 18 juillet, à quelques jours de la conférence mondiale d’Amsterdam, qui se veut une relance internationale de l’action contre l’épidémie, les chiffres s’égrainent autant que les défis à relever. Certes, 21,7 millions de personnes vivant avec le VIH dans le monde ont accès à un traitement (soit 59 %), un chiffre en constante progression, mais les motifs d’inquiétude demeurent trop nombreux : les nouvelles infections augmentent dans 50 pays (1,8 million de nouvelles contaminations en 2017), les décès liés au sida ne diminuent pas passez vite (1,3 million en 2017), les moyens alloués stagnent et risque d’enrayer la machine à écraser le VIH à l’échelle du globe, alerte l’Onusida. Dans son dernier rapport intitulé "un long chemin reste à parcourir", l’agence onusienne contre le sida alerte sur le ralentissement des progrès, dans un créneau temporel limité si on veut respecter les engagements pris ces dernières années.

"Malgré tous les résultats extraordinaires obtenus, il ne faut pas baisser la garde. Il faut faire attention à la complaisance qui peut remettre en cause nos acquis de fond", avertit Michel Sidibé lors de la conférence de presse, dans les locaux de Sciences Po Paris. Le deuxième cri d'alarme, c'est "la crise de la prévention". Les bénéfices de la mise sous traitement n'ont pas été suffisants, notamment à cause du retard à l'accès et à la mise sous traitement. A l’échelle mondiale, les nouvelles infections n’ont baissé que de 18 % ces sept dernières années. Mais surtout, parmi les personnes qui avaient connaissance de leur séropositivité, 79 % seulement avaient accès à un traitement.

Un long chemin à parcourir… même en France

A deux ans des objectifs mondiaux 90-90-90 pour la fin du sida, rien n’est joué pour les atteindre et surtout rien ne semble nous assurer d’une victoire certaine. La stagnation des financements mondiaux est un gros motif d’inquiétude. Malgré les déclarations politiques, la volonté des pays les plus riches fléchit. "On a tendance à dire que les pays du sud sont sous perfusion des pays riches. Mais ces dernières années c'est l'accroissement des budgets nationaux des pays du sud qui a pu permettre de maintenir le niveau des fonds", rappelle Aurélien Beaucamp. A ce titre, l’ambassadrice française pour la santé mondiale, Stéphanie Seydoux, veut assurer du soutien d’Emmanuel Macron, qui a annoncé en mai dernier vouloir accueillir la prochaine conférence de reconstitution des fonds du Fonds Mondial en 2019. Cependant, aucune garantie sur le maintien de la dotation française, tout comme celle des Etats-Unis, grandement menacée à l’aune des déclarations de Donald Trump. "On a besoin de près de 26 millions de dollars chaque année. Chaque année il manque près de sept milliards à l’appel. On attend de monsieur Macron qu'il tienne son rôle de premier de cordée comme il le dit souvent", ajoute le président de AIDES.

En France aussi, les signaux ne sont pas très positifs, notamment auprès des personnes migrantes, victimes du durcissement des politiques migratoires, même pour les personnes étrangères malades. C’est ce qu’est venu signifier Nicole Tsague, militante séropositive à l’association AIDES, elle-même victime de ce qu’elle appelle le parcours du combattant pour pouvoir vivre et se soigner en France. "Les différents reculs en matière de droit au séjour en France sont inquiétants. Les cas de menaces d'expulsion de personnes malades se multiplient, avec 25 cas de menaces d’expulsion en 2017", rapporte Nicole Tsague. "Il faut au contraire sanctuariser les droits des personnes migrantes très exposées au VIH et qui se contaminent sur le territoire français. Lutter pour les droits des personnes migrantes c'est aussi lutter contre le VIH/sida", conclut-elle, en écho avec les inquiétudes des ONG.

Violences sexuelles et VIH : l’Onusida aussi ?

La libération de la parole des femmes dans la lutte contre le harcèlement et les violences sexuelles a aussi touché l’institution, éclaboussée par un scandale au plus haut de son administration. L’année dernière, Luiz Loures, numéro deux de l’agence, est accusé de harcèlement sexuel et d’une agression lors d’une conférence, auprès d’une collaboratrice. En février dernier, il a annoncé sa démission, à la fin de son mandat. L’Onusida a assuré que cette décision n’avait aucun lien avec l’affaire de harcèlement, mais Michel Sidibé était très critiqué pour son silence et sa complaisance, notamment sur la conduite d’une enquête indépendante trop tardive, après une enquête interne qui avait blanchi Loures, mais considérée comme partiale et bâclée par des militants-es féministes, en pleine période "Me too". Durant la conférence de presse, Michel Sidibé a été interrogé à plusieurs reprises sur sa gestion du scandale et sa potentielle démission. "Me too a été une opportunité pour faire le lien entre violences sexuelles et sida. Un tiers des femmes vivant dans le monde a été victime de violences sexuelles et 60 % des nouvelles contaminations au Sud concernent des femmes. Le cas du directeur adjoint a été géré. Ce qui m’intéresse c’est le futur. J’ai été obligé de me taire pour protéger la victime et l’enquête" s’est justifié Michel Sidibé, un peu acculé devant l’insistance des journalistes présents. Il a également botté en touche concernant un éventuel retrait, même s’il reconnait que l'Onusida avait failli. Pourtant, Luiz Loures, même pendant la tourmente, continuait de représenter l’Onusida à des sessions concernant… les violences sexuelles envers les femmes. Depuis sa démission, l’agence n’a pas lésiné sur les annonces ou les engagements en matière de droits des femmes. Michel Sidibé a été soutenu par son conseil d’administration, mais les activistes restent très remontés contre le directeur exécutif, jugé compromis dans ses fonctions. D’ailleurs, la conférence de presse devait se tenir à Amsterdam, pendant la conférence mondiale, mais a été avancée d’une semaine, au dernier moment, et déplacée à Paris.