Fin du sida : 2020, c'est pas gagné...

Publié par Mathieu Brancourt le 30.11.2018
530 lectures
Notez l'article : 
5
 
Chiffresépidémiologie VIH

La fin de l’année apporte avec elle les derniers chiffres concernant l’épidémie de VIH/sida en France. Et les dernières données (disponibles) épidémiologiques ont un goût (amer) de déjà-vu. Avec, en filigrane, la sensation que certaines postures et discours continuent de parasiter un discours clair et de donner un véritable élan sur le dépistage et la Prep, deux axes complémentaires et cruciaux pour atteindre les objectifs de fin de l’épidémie… fixée pour 2020. Car 2020 c’est demain.

Lundi 26 novembre dans les sous-sols des locaux des Compagnons du Devoir, à Paris, une salle comble pour la conférence de presse de Santé publique France concernant les chiffres et tendances du VIH/sida et des IST pour 2017. Mais d’emblée, un point d’information est fait auprès de l’assemblée : à quelques jours de la Journée mondiale contre le sida, un certain nombre de chiffres sur le VIH/sida ne seront pas présentés par Santé publique France. Selon l’institution, c’est en partie dû à la dématérialisation des données transmises pour la surveillance. En effet, la part des déclarations non renseignées par les cliniciens-nes est passée de 21 % en 2014 à 43 % en 2017. La montée en puissance de la déclaration obligatoire des nouveaux diagnostics dématérialisée, qui permet le recueil et la surveillance épidémiologique s’accompagne de « beaucoup de retards » et des « choses restent à mettre en place » pour améliorer le système. Dès lors, fait rarissime pour une journée dédiée aux chiffres, les données seront lacunaires.

Rengaine

Dès lors, impossible de fournir aujourd'hui des donnés consolidées pour les nouveaux cas de VIH pour 2017. Santé publique France compte les publier courant de l’année prochaine. Mais voici ce qu’on a : 5,6 millions de sérologies VIH ont été réalisées en 2017, soit 6 % d’augmentation par rapport à 2014. Les taux de positivité des Trod (tests de dépistage rapide d’orientation diagnostique, souvent proposés aux personnes les plus exposées) sont bien plus élevés que pour les tests en laboratoires de ville, mais qui restent, eux, en nombre, les principaux lieux de dépistage des nouveaux cas de VIH (98 % des tests totaux). Comme depuis longtemps, l'Île-de-France, les départements et territoires Outre-mer et la région Paca concentrent la grande majorité des nouveaux cas de VIH. La répartition des nouveaux cas 2017 reste stable, avec 67 % chez les hommes, 32 % chez les femmes et 1 % pour les personnes trans. La répartition des contaminations entre homos et hétéros demeure similaire : 53 % pour les hétérosexuels (homme ou femme) pour 45 % des autres nouveaux cas concernant les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Les découvertes dites précoces sont stables à 38 % et les diagnostics tardifs, à des stades avancés type sida, stagnant aussi à 28 %. Pour la moitié des découvertes en 2017, il s'agissait du premier test VIH fait dans leur vie. Ce dernier chiffre, inquiétant, est en augmentation depuis 2012. 
Selon Santé publique France, cela signifie, soit que beaucoup de personnes ignorent l’importance de connaître son statut, soit qu'il y a une dégradation globale du recours au dépistage. Les autres tendances, malheureusement inchangées, demeurent (déjà) observables. Ici encore, on innove sur les méthodes de calcul afin d’affiner les chiffres de prévalence du VIH en France, de manière globale. D'après les données de rétro-calcul, il y aurait 24 000 personnes non diagnostiquées et vivant avec le VIH/sida sans le savoir. Pour le sous-groupe des personnes diagnostiquées pas encore suivies et prises en charge, on l'estime à environ 4 500 personnes. Pour les personnes prises en charge, grâce aux données de l'assurance maladie, nous sommes à 133 700 personnes sous le régime de l’ALD 7 (1). Total fait, on estime donc que 162 000 personnes vivaient avec le VIH en 2016 sur le territoire national. Avec une nouvelle méthode de calcul, on trouve 15 000 personnes de plus, mais cela inclurait aussi les personnes perdues de vue, c'est-à-dire les personnes qui ne sont plus suivies. Dans la salle, on rappelle que c'est une bonne chose que la méthodologie s'affine mais que le niveau de dépistage ne s'améliore visiblement pas et que c’est là que réside la mauvaise nouvelle.

Derniers recours

Car que ce soit avec la nouvelle ou l’ancienne méthode de calcul, la cascade de prise en charge française marque le pas sur le premier 90, le dépistage. « En France, la proportion des personnes vivant avec le VIH qui connaissaient leur statut sérologique en 2016 est estimée à 86 %. En outre, des disparités importantes existent, avec un taux beaucoup plus faible dans certains groupes de population ou dans certains territoires, notamment ultramarins », note le Conseil national du sida et des hépatites virales dans un communiqué de presse au lendemain des présentations de Santé publique France. Pour les découvertes au stade sida, elles représentaient 46 % des cas chez les personnes utilisatrices de drogues par injection et 42 % chez les hommes hétérosexuels nés à l’étranger. C’est dire à quel point les données déjà disponibles sont alarmantes. Un constat déjà fait depuis plusieurs années. Et les autres conclusions restent inchangées : il faut également réduire le délai entre infection et diagnostic, mieux maintenir dans le soin et réussir à suivre les personnes perdues de vue. Chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes par exemple, le délai moyen entre l'infection et le diagnostic est de presque trois ans. Un temps bien trop long pour réussir à juguler les nouvelles infections et donc atteindre les objectifs ambitieux de fin du sida dans l’hexagone. La trajectoire qui se dessine aujourd’hui indique que cet objectif ne sera probablement pas atteint demain. Pourtant, il y a urgence à mettre en pratique ce qui marche et ce qui devrait savoir et se faire savoir. France Lert, celle qui a façonné la mise en place de « Paris sans sida », rappelle que « face à ces constats un peu désespérants devant ces stagnations, la Prep est le seul outil nouveau pour changer la donne. » Pourtant, comme pour le Tasp, l’outil n’est pas encore suffisamment promu et reste trop méconnu. Quand on sait que plus de la moitié des personnes vivant avec le VIH ignore qu’avoir une charge virale indétectable empêche une contamination sans préservatif. Et que c’est par des campagnes de promotion ambitieuses et volontaristes que l’on pourra changer la donne comme on peut déjà l’observer ailleurs. Mais pour suivre cela, encore faut-il avoir… des chiffres !

Vite des (nouveaux) chiffres

Ici encore, faute de renseignements suffisants de la part de certains-nes cliniciens-nes, il n’est, par exemple, pas possible de faire une surveillance des IST chez les prepeurs, ce qui permettrait d'évaluer l'impact du traitement préventif du VIH et le suivi sur les IST grâce au suivi assuré pour la Prep. Vraiment dommage. Quant au nombre de personnes utilisatrices du traitement préventif, les chiffres devront attendre les déclarations d’Agnès Buzyn pour le 1er décembre. Durant la réunion, certains médecins et associatifs continuent de s’affronter sur la façon de présenter le Tasp, dix ans après sa consécration. « La Prep oui, mais il faut préciser que cela marche juste pour le VIH. » Pour France Lert, il faut « arrêter d’ergoter », en finir avec ces astérisques et nuances, qui limitent un véritable changement de paradigme, indispensable pour réussir le défi français et mondial contre le VIH/sida. Et il faut aussi se doter, rapidement, de moyens d’analyse et de contrôle des stratégies à mettre en place, pour une épidémiologie d’intervention et non  plus d’un illusoire contrôle, que l’on n’a jamais vraiment eu sur l’épidémie.

(1) : L’affection de longue durée (ALD N°7) est l’infection par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH).

Les IST sont toujours là
Les données des autres IST : syphilis, gonocoques et chlamydia sont étudiées à la loupe, à partir des données des réseaux locaux de laboratoires et des médecins de villes volontaires et enfin des Cegidd (Centre gratuit d'information, de  dépistage et de diagnostic des infections par le VIH et les hépatites virales et les infections sexuellement transmissibles). Pour la chlamydia, le taux de dépistage est en hausse en France depuis quelques années, notamment chez les femmes. Davantage encore en Île-de-France et dans les Outre-mer. Elles représentent 270 000 infections en 2016. Entre 2015-2017, il y a eu une augmentation plus marquée chez les hommes que chez les femmes, liée à une hausse des diagnostics, mais aussi des découvertes inopinées par dépistage. Les LGV sont en baisse en 2017, notamment chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, qui représentent 85 % des diagnostics.
Pour les gonococcies (50 000 cas en 2017), l’augmentation récente reste marquée chez les hommes, notamment les plus jeunes (moins de 25 ans). Concernant les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, les augmentations se font en régions, dans les départements d’Outre-mer, mais moins en Île-de-France, déjà très touchée. Le nombre de gonococcies est en hausse chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, qu'elles soient symptomatiques ou asymptomatiques. Sur la résistance aux antibiotiques des gonocoques, les chiffres sont rassurants, avec une disparition des résistances au traitement de première intention, mais la vigilance demeure sur les résistances aux médicaments pour les IST. Pour la syphilis, il y a une progression du dépistage chez les femmes notamment, notamment dans les départements Outre-mer, du fait de la détection prénatale. Mais à cause des ruptures de stock récurrentes de pénicilline, il y a des difficultés dans le traitement des personnes dépistées. En 2017, pas d'augmentation de la syphilis quel que soit l'orientation sexuelle.