Fonds mondial : agir maintenant !

Publié par Sophie-seronet le 28.02.2019
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Le Fonds mondial s’inquiète pour l’avenir. Récemment, il a publié un argumentaire d’investissement rappelant les enjeux en matière de VIH, de tuberculose et de paludisme. Il enjoint les donateurs à accélérer la réponse aux trois épidémies, faute de quoi nous risquons de revenir en arrière.

On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Ce dicton, largement connu, le Fonds mondial l’a fait sien. Il vient de publier son propre argumentaire pour inviter les pays et bailleurs internationaux à « accélérer le mouvement » dans la lutte contre les trois pandémies dont s’occupe le Fonds mondial. Cet argumentaire d’investissement a pour objet de fournir de solides raisons pour lesquelles les donateurs devraient augmenter leurs contributions. C’est grosso modo la liste objective et documentée des raisons de se bouger.

Ce travail de conviction, le Fonds mondial le lance dès à présent. « La version intégrale de l’argumentaire d’investissement a été transmise aux membres du Conseil d’administration, mais n’a pas encore été publiée », indique David Garmaise, un des responsables de l’Observatoire indépendant du Fonds mondial. En octobre prochain, la France va accueillir la sixième conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial pour la période 2020-2022. Et une conférence de préparation de cet événement vient juste de se dérouler à New Dehli. On connait clairement le montant des ressources nécessaire. L’argumentaire d’investissement indique que la cible est d’au moins 14 milliards de dollars pour la sixième reconstitution des ressources. Cela représente une hausse de 15 % (1,8 milliard de dollars) par rapport aux 12,2 milliards de dollars mobilisés pour le cinquième cycle (période 2017-2019).

« De 2002 à 2018, le Fonds mondial a investi 19,6 milliards de dollars dans les programmes de lutte contre le VIH (20 % de tout le financement international), 8,2 milliards de dollars dans les programmes de lutte contre la tuberculose et de lutte conjointe contre le VIH et la tuberculose (65 % du financement) et 11,4 milliards de dollars dans les programmes de lutte contre le paludisme (57 % du financement) », détaille David Garmaise.

L’élimination des épidémies de VIH, tuberculose et paludisme à l’horizon 2030 (objectif que se sont donné les Nations Unies) est « en ligne de mire », mais « pas encore tout à fait à notre portée », note le Fonds mondial. Il rappelle que l’échéance est dans un peu plus d’une décennie, mais qu’il y a encore beaucoup à faire. Bien sûr, note l’argumentaire, des progrès ont été accomplis, mais « pourtant, après des années d’avancées remarquables dans la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, de nouvelles menaces nous ont fait dévier de notre trajectoire, prévient le texte. À l’heure actuelle, nous ne sommes pas en bonne voie pour atteindre l’objectif de développement durable lié à l’élimination des épidémies à l’horizon 2030. Le fléchissement de l’engagement politique, les déficits de financement et la résistance croissante aux insecticides et aux médicaments ont ralenti les progrès, laissant les maladies regagner du terrain. Nous devons accélérer le mouvement par des engagements financiers revus à la hausse, un développement de l’innovation et la mise à l’échelle de la prévention et de la prise en charge, faute de quoi nous régresserons », prévient le Fonds mondial. Et l’institution de prévenir : « Comme nous avons pu le vérifier à maintes reprises, dès que nous relâchons notre vigilance et que nous nous autorisons la moindre complaisance, le VIH, la tuberculose et le paludisme refont surface à une vitesse alarmante. Nous ne devons pas considérer l’intensification de la riposte comme un choix, mais comme l’accomplissement d’une promesse. Chaque État membre des Nations Unies s’est engagé en faveur des Objectifs du développement (ODD) en 2015, afin de permettre à tous de vivre en meilleure santé et de promouvoir le bien-être de tous, d’atteindre la couverture sanitaire universelle et de bâtir un monde plus prospère, plus équitable et plus durable. C’est à l’aune de la réussite ou de l’échec de notre mission visant à éliminer les trois épidémies à l’horizon 2030, conformément à l’un des objectifs de développement durable, que cet engagement sera jugé de la façon la plus claire qui soit ».

Accélération ou retour en arrière ?

En fait, le choix qui se pose aux donateurs est simple : soit, c’est l’accélération, soit, c’est  le retour en arrière. Et l’argumentaire d’enfoncer le clou : « Nous arrivons à un moment décisif. Allons-nous accélérer le mouvement ou relâcher notre vigilance ? Les nouvelles menaces nous obligent à nous positionner. Soit nous agissons dès maintenant afin de préserver et poursuivre nos avancées, soit nous laissons ces améliorations s’éroder, les infections et les décès regagner du terrain, et la perspective de mettre fin aux épidémies disparaître ». Voilà pour le cadre général. Et l’argumentaire d’avancer en matière de VIH : « Si nous ne prévenons pas les infections à VIH chez les adolescents, en particulier les filles, la croissance démographique massive des jeunes en Afrique entraînera inévitablement plus de nouvelles infections qu’au pic de l’épidémie, au début des années 2000. Si nous ne combattons pas la stigmatisation et la discrimination qui alimentent l’épidémie au sein des populations-clés marginalisées, nous n’arrêterons jamais les nouvelles infections. Aujourd’hui encore, une personne infectée par le VIH sur quatre ignore son statut sérologique. La moitié seulement des enfants séropositifs reçoivent un traitement antirétroviral ». Et ce n’est pas plus brillant concernant les cas de paludisme qui, après des années de recul constant, repartent à la hausse. « En Afrique, les moustiques acquièrent une résistance aux insecticides les plus couramment utilisés dans le traitement des moustiquaires et dans la région du Mékong, nous observons une résistance grandissante aux antipaludéens les plus efficaces au monde. Nous pourrions ne pas être en mesure de protéger ou de prendre en charge efficacement les groupes les plus exposés au paludisme, en particulier les enfants de moins de cinq ans qui représentent les deux tiers des décès liés à la maladie », note l’argumentaire du Fonds mondial. Du côté de la tuberculose, la lutte n’est pas plus un long fleuve tranquille, loin s’en faut. «  Chaque année, plus de dix millions de personnes contractent la tuberculose, dont près de 40 % manquent à l’appel, c’est-à-dire qu’elles ne sont ni déclarées, ni prises en charge, au risque de transmettre la maladie à d’autres. La tuberculose multirésistante représente un tiers de l’ensemble des décès liés à la résistance aux antimicrobiens dans le monde, ce qui entraîne un risque potentiellement catastrophique pour la sécurité sanitaire mondiale. Seuls 25 % des personnes atteintes de la forme multirésistante de la tuberculose sont diagnostiquées et prises en charge. La maladie tue plus que toute autre maladie infectieuse et touche principalement les pauvres et les groupes marginalisés. « Nous devons accélérer le mouvement et nous remettre sur la trajectoire pour mettre fin aux épidémies. Maintenant », conclut le Fonds mondial.
Mais revenons aux ressources. Dans son argumentaire, le Fonds mondial explique que des contributions d’au moins 14 milliards de dollars lui permettraient de sauver 16 millions de vies entre 2021 et 2023, de réduire les taux de mortalité de plus de moitié d’ici 2023 (par rapport aux niveaux de 2017) et d’éviter 234 millions d’infections. Il faut bien comprendre que le montant de 14 milliards est celui de la reconstitution des ressources du Fonds mondial, et pas le financement complet du Fonds.

« L’argumentaire d’investissement avance que le financement total mobilisé auprès de toutes les sources devrait passer des 66 milliards de dollars du cycle actuel (2018/2020) à 83 milliards de dollars minimum pour le cycle triennal suivant (2021/2023), ce qui représente une hausse de 17 milliards de dollars » détaille David Garmaise. Le système est assez complexe. Dans son argumentaire, le Fonds mondial mentionne les périodes de reconstitution des ressources et d’allocation. Elles sont légèrement différentes en termes de calendrier des cycles triennaux de mise en œuvre des subventions. Les périodes de mise en œuvre des subventions sont décalées d’un an.

« Le chiffre de 83 milliards de dollars ne représente pas la totalité du besoin. Il s’agit du niveau de financement que le Fonds mondial s’attend à pouvoir atteindre pour la période 2021/2023. L’argumentaire d’investissement estime à 101 milliards de dollars le besoin total de financement. Autrement dit, si la somme de 83 milliards de dollars est mobilisée, il manquera encore 18 milliards de dollars », précise l’article de David Garmaise dans l’OFM. « Ces 14 milliards de dollars sont absolument nécessaires pour maintenir la programmation vitale actuelle [et] garantir que les personnes qui reçoivent actuellement un soutien ne se retrouvent pas sans traitement ou protection », estime le GFAN (Réseau des défenseurs du Fonds mondial), une ONG qui s’inquiète des répercussions d’un éventuel désengagement financier.

Le 11 janvier dernier, plusieurs ONG (Action Santé Mondiale, AIDES, Coalition PLUS, Equipop, Médecins du Monde) dénonçaient le « sacrifice » des populations vulnérables dans la lutte contre les grands pandémies. « Les objectifs financiers annoncés (…) par la France et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ne correspondent pas aux investissements préconisés par l’Onu pour mettre fin aux trois pandémies d’ici à 2030 ». Nos associations « dénoncent un manque de courage politique de la part du chef de l’État dont les conséquences seront dramatiques pour les personnes concernées par ces trois pandémies ». Cela bute sur le montant de 14 milliards de dollars. « Cela reste insuffisant au regard des besoins qu’il reste à financer. Selon les experts-es indépendants du Global fund advocates network, de 16,8 à 18 milliards de dollars devraient être investis via le Fonds mondial, sur la période 2020-2022, pour atteindre les objectifs d’éradication des trois pandémies d’ici à 2030, fixés par les Nations Unies » avancent ces ONG. « L’ensemble des pays s’est engagé à mettre fin aux trois pires épidémies planétaires en misant sur un diagnostic et un accès au traitement pour tous-tes. Cela implique un doublement des financements disponibles - sans commune mesure avec les 8 % d’augmentation qui viennent d’être fixés pour le Fonds mondial ».

« Pour nos associations, les bailleurs internationaux viennent de condamner le Fonds mondial à faire du sur-place pendant les trois prochaines années, tandis que les pandémies repartiront de plus belle (…) Nous dénonçons l’abandon scandaleux de millions de malades et de personnes vulnérables à ces maladies dévastatrices. Cette vision est tristement court-termiste, car en sous-investissant maintenant dans le contrôle de ces épidémies, ces dernières vont exploser et coûter bien plus cher d’ici quelques années », concluent-elles.