IAS 2017 : moments critiques !

Publié par Mathieu Brancourt le 24.07.2017
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La 9e conférence mondiale HIV Science s’est ouverte (23 juillet) à Paris. En conférence de presse comme durant la cérémonie d’ouverture, chercheurs et activistes ont demandé que les États ne relâchent pas leurs efforts afin de parvenir à atteindre la fin de l’épidémie. Alors que des résultats importants sont attendus, les menaces sur la solidarité mondiale et les financements nécessaires à la réponse inquiètent, pourtant pierre angulaire de la réussite. Récit de la soirée.

Photo ©IAS/Steve Forrest/Workers' Photos

Les cyclistes laissent la place aux scientifiques. Tandis que les coureurs du Tour de France terminaient leur dur labeur, les premiers des 6 000 participants à la Conférence mondiale sur le sida, HIV Science, arrivaient à Paris. Au palais des congrès, les organisateurs promettent un haut niveau de découvertes scientifiques, tout en soulignant qu’ils ne seront transposables à la réalité qu’avec un soutien politique et donc, financier. Plus que jamais, "Money is the key" ("L’argent est la clef").

Lors de la conférence de presse d’ouverture, Linda-Gail Bekker, chercheure sud-africaine et présidente de la Société internationale sur le sida (IAS) a exprimé son impatience devant le programme de cette conférence. Des résultats qui doivent continuer de nourrir les stratégies mises en place sur le terrain qui permettront les progrès concrets dans la réponse au VIH à travers le monde, et notamment dans les pays les plus pauvres. "Nous sommes chercheurs, mais aussi des plaideurs pour que la science soit une source profitable à l’activisme et aux communautés les plus exposées", a-t-elle expliqué. Elle salue les derniers chiffres de l’Onusida, qui montrent que 20 millions de personnes sont sous traitement aujourd’hui, soit plus de la moitié de l’ensemble des personnes vivant avec le VIH. A titre de comparaison, seulement 4 % l'étaient en 2003, lors de précédente conférence HIV Science ayant eu lieu en France.

Quatorze ans plus tard, Michel Sidibé, directeur exécutif de l’Onusida, se remémore ces temps sombres. "Le dénominateur commun de ces avancées, ce sont les grandes percées de la science qui ont pu se transformer en vies sauvées et infections évitées", raconte-t-il. C’est pourquoi, Linda-Gail Bekker rappelle que la Conférence est si importante, avec, selon elle, un "niveau spectaculaire" parmi les 1 700 études sélectionnées. Un programme de qualité pour les trois prochains jours, que précède la traditionnelle cérémonie d’ouverture.

"War is not over", la guerre n’est pas finie

Animée par Alex Taylor, journaliste anglais qui confie avoir perdu un compagnon du sida en 1994, la cérémonie d’ouverture a donné le ton particulièrement politique de cette conférence, dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle est critique dans le contexte actuel. Linda-Gail Bekker a d’emblée rendu hommage à Prudence Mabele et Marc Wainberg, respectivement activiste sud-africaine décédée peu de temps avant la conférence de Paris, et chercheur canadien célèbre pour ses travaux sur les premières trithérapies. A la fin de cet hommage, des activistes sud-africains ont pris la scène pour rappeler la mémoire de Prudence Madele et son héritage militant, mais aussi afin de dénoncer les atermoiements politiques et financiers, en Afrique du sud et dans le monde. "Le sida n’est pas terminé, le sida n’est pas terminé !" ont scandé les militants sur scène. En mémoire de son amie, l’activiste au micro, du "Woman positive network", insiste sur le fait que les discussions doivent cesser et les actes (re)commencer. L’accès aux traitements du VIH et de la tuberculose, pour tous et surtout les plus pauvres, la mise en place de systèmes de santé bienveillant et protégeant les plus vulnérables. Et enfin, la fin des politiques discriminatoires qui freinent les progrès et la fin du sida.

Linda-Gail Bekker abonde : "Les coupes financières dans la recherche et la lutte mondiale sont une catastrophe, nous ne pouvons ne le permettre". Peu avant, la présidente du Plan d’urgence des Etats-Unis contre le sida (Pepfar), Deborah Birx, a été questionnée sur l’engagement du nouveau gouvernement Trump. Dans une langue de bois toute américaine, elle a assuré le "soutien complet" de l’administration, tout en admettant que les doutes sur des coupes budgétaires sur la recherche et l’action contre le sida ne seront dissipés (ou pas) que lors de la présentation du nouveau programme américain, en octobre prochain. Et il serait très inopportun de baisser la garde et relâcher l’engagement par les USA, premier contributeur mondial.

Le professeur Jean-François Delfraissy, président du CCNE (Comité consultatif national d'éthique) et co-président de cette édition de HIV Science, rappelle aussi que la "guerre contre le sida n’est pas terminée" et que le problème des fonds est également européen et même français". C’est dire si, dans cette tonalité très politique qu’Agnès Buzyn, ministre de la Santé française, était attendue au tournant. Elle fut zappée d’entrée, aux cris de "Shame on macron", et "Macron complice du sida". En référence, entre autres, à l’abandon de la TTF (taxe sur les transactions financières) française, la stagnation probable des financements français en matière de lutte contre le sida, la baisse des crédits attribués à l’aide au développement, la politique sécuritaire et l’absence, remarquée, du président de la République, Emmanuel Macron à cet événement (1).

Elle rétorque alors "que la lutte n’aurait pas été la même sans les activistes, et donc je vous remercie". Ce qui n’empêchera pas qu’elle soit régulièrement interpellée, tout au long de son discours sur la situation. "En France, le VIH ne donne pas de signe de faiblesse", reconnait-elle. "La France est complètement engagée dans la réponse contre l’épidémie", ajoute Agnès Buzyn. Elle sera même applaudie lorsqu’elle rappelle la levée récente de l’interdiction des soins funéraires, mettant fin à une discrimination de 20 ans. Mais elle se contentera de répéter que "la France est le deuxième financeur du fonds mondial et le premier financeur d’Unitaid, sans annonce ou nouvel engagement, au grand dam des activistes qui hurlent "We want money" avant son départ de la scène.

Fondamentale science

Alors que la science doit être au centre de cette HIV science conférence, les communautés les plus touchées ou exposées à l’épidémie ont eu voix au chapitre dans cette cérémonie. Giovanna Rincon, fondatrice de l’association transgenre Acceptess-T, a porté la parole des membres de la société civile présente, en racontant son parcours de femme trans séropositive, mais surtout en annoncant la "Déclaration de Paris", (r)appel vivace de l’importance de la prise en compte des expériences des communautés concernées, plus que jamais en première ligne de front.

"Rien pour nous sans nous", tel est le credo de nouveau martelé par la société civile présente, anxieuse face aux mauvais signaux politiques envoyés par les pays leader dans la solidarité mondiale contre la pandémie, mais aussi face à l’effacement de l’intérêt porté à cette cause à un moment crucial. "Nous pouvons gagner, mais si nous stagnons, nous allons perdre" a rappelé Michel Sidibé. Sept milliards de dollars manquent chaque année à l’appel pour que les objectifs restent tenables, notamment en Afrique centrale et de l’Ouest, mais aussi en Europe de l’Est, seule région du monde où l’épidémie reprend de la vigueur.

(1) : Finalement, Emmanuel Macron a décidé de recevoir lundi 24 juillet dans l’après-midi des responsables d'associations de lutte contre le sida, a annoncé (23 juillet) l'Elysée en publiant un agenda complété du président de la République. Il rencontrera Florence Thune, directrice générale de Sidaction, Linda-Gail Bekker, co-présidente de la conférence de Paris et présidente de l’International aids society, François Dabis, directeur de l'ANRS et Yves Levy, directeur de l'Inserm et du programme de recherche vaccinale Vaccine institute research.