La démarche communautaire en santé

Publié par Rédacteur-seronet le 30.12.2018
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Initiativesanté communautaire

Fidèle à son statut d'utilité publique, la Fondation Cognacq-Jay mène depuis plus de 100 ans une action en faveur de la solidarité sociale. Elle mène ses activités dans quatre domaines : la santé, la prise en charge médico-sociale, l’action sociale et l’éducation. Elle publie également une revue annuelle Visions solidaires pour demain qui aborde les thématiques de la solidarité sociale dans ses enjeux contemporains et dans ses évolutions futures. Le troisième numéro a pour thème : l’attention à l’autre. Un dossier traite des « Communautés : clés de l’attention réciproque… », et de l’intérêt de La démarche communautaire en santé. Directrice qualité et évaluation à AIDES, Stéphane Giganon, revient dans une interview sur cette démarche que l’association a théorisée et mise en œuvre.

Qu’est-ce que la santé communautaire ?

Stéphane Giganon : L’action communautaire en santé, c’est établir un diagnostic partagé, adapter des solutions ou des programmes, les évaluer et, quand cela fonctionne, les mettre en routine. Pour AIDES, qui est une association de lutte contre le VIH-sida et les hépatites virales, cela consiste à réunir des gens qui, à un moment, vont conscientiser ou ressentir une problématique à laquelle personne ne pourra répondre à leur place. Ils veulent transformer quelque chose ensemble pour avoir du mieux-être. Et nous montons des actions pour cela, avec eux.

Qui sont les communautés ou les publics concernés ?

Des populations vulnérables, voire oubliées par le système. Cela peut être la communauté des personnes séropositives qui ont envie d’avoir un traitement qui leur convient, des personnes migrantes qui ont aujourd’hui des difficultés à faire valoir leurs droits, des gens qui ont des pratiques de consommateurs de produits et veulent réduire les risques… Ces communautés de destin, d’expérience ou de pratiques peuvent être factices et éphémères. Par exemple, la communauté des consommateurs de produits n’a jamais existé. On la crée dans AIDES quand des personnes qui n’ont plus envie d’être exposées à une difficulté veulent s’investir pour changer des pratiques, et qu’on les réunit pour trouver une solution.

Est-ce que cela implique une attention à l’autre particulière ?

Partager une problématique commune, cela permet le développement du « prendre de soin de soi » et du « prendre soin des autres ». C’est de l’attention, de la vigilance, de l’écoute bienveillante, du partage, du non-jugement. On sait que c’est difficile de vivre en prenant des risques, parce que l’on est discriminé ou stigmatisé. Donc on va être particulièrement attentif ou apprendre à l’être, notamment via nos formations.

Quels sont vos principes d’action ?

Notre démarche ne fonctionne que si les populations sont mobilisées et que si elles font. Et ce n’est pas juste participer et donner un avis, c’est un véritable engagement, jusqu’au bout. C’est-à-dire que l’on fait du plaidoyer, du lobbying, on réalise des actions en fonction des compétences de chacun. On ne construit rien si les personnes concernées ne sont pas avec nous. C’est une démarche ascendante. C’est de l’empowerment. Et quand les personnes retrouvent du pouvoir d’agir et du mieux-être pour elles, elles vont partager cela dans leurs communautés personnelles.

Il y a cinq balises dans l’accueil communautaire : la conscientisation, le partage et la collectivisation, la lutte contre les idéologies dominantes, le renforcement des capacités, donc l’autonomisation, puis la défense des droits, dont le premier est le droit à la santé. Par exemple, ce n’est pas parce que je suis travailleuse du sexe ou gay et consommateur de produits que je n’ai pas droit à une visite chez le médecin ou le dentiste, que je ne peux pas y aller à l’horaire qui me convient et être maître de mon parcours santé.

Faire collaborer les gens et trouver des solutions ensemble, c’est essentiel. Mais parfois celles-ci ne sont pas suffisamment pérennes ou ne vont pas assez loin. Il faut alors trouver autre chose, innover, expérimenter. Cela peut passer par la recherche communautaire, en particulier sur les modes d’intervention de AIDES, que l’on va fabriquer avec la communauté. Et si nécessaire, on va faire changer la loi. Notre démarche est un modèle d’organisation, de réponse à une problématique de santé, de travail en partenariat, de formation, de participation et de démocratie qui pourrait être étendu à d’autres secteurs.

Pouvez-vous donner un exemple de transformation de la loi ?

Pour le dépistage communautaire, le Trod par exemple, AIDES a démontré que quand on ciblait une population en particulier, et que l’on allait vers elle, il y avait un meilleur taux de découverte de séropositivité, plus tôt. Cela permet de démarrer plus rapidement un traitement et de réduire la contamination. Mais pour que cela soit opérationnel, il a fallu qu’un article de loi donne la possibilité à des travailleurs non-médicaux d’associations de faire un acte médical. Ce changement de loi, obtenu en 2011, ouvre maintenant des portes pour tout le monde, au-delà de l’association.

Source : Visions solidaires pour demain, n°3. Fondation Cognacq-Jay.

 

Commentaires

Portrait de Superpoussin

Et que fait-on des "sans communauté", on les passe pour pertes et profits?

Je suis séropositifs depuis une grosse trentaine d'années et bien que demeurant en région parisienne je ne connais plus aucun lieu où je puisse à l'occasion me rendre en tant que simple séropositif et où je me sente pleinement à ma place tant tout a été communautarisé.

Va-t-on créer une communauté des "sans communauté" histoire d'aller au bout de la logique: après tout nous avons ceci en commun de n'avoir nul  endroit où aller quand le poids de notre séropositivité se fait trop lourd (par exemple après avoir été confronté à de la sérophobie dans une société baignant dans la propagande de peur du Sidaction)

Mais si on pousse trop loin la logique de communautarisation on aboutit aussi à des groupes trop petits pour être dynamiques et... à l'isolement.

Quant à l'empowerment j'aimerais bien que plutôt que d'en parler nos chères associations laissent davantage la place aux personnes concernées quand celles-ci en formulent la demande et ont de surcroit les compétences requises pour occuper tel ou tel poste.

Puisque nous sommes sur Seronet combien de séropositifs ayant fait la preuve de leur valeur en matière de modération/animation de sites pour personnes touchées par le VIH ont été approchés pour être embauchés sur ce site? A une époque je connaissais peut-être une vingtaine de séropositifs ayant rempli ces fonctions à la perfection et pourtant aucun d'entre eux n'a à ma connaissance été contacté par AIDES pour rejoindre Seronet à sa création.

C'est bien de sortir de beaux mots mais je préfèrerais de belles actions.

P.S.: Souvenir d'"université" ou j'avais le choix entre parler de comment sucer une bite ou évoquer comment faire pour obtenir un titre de séjour: en tant que séropositif hétéro non migrant je me suis vachement senti considéré.