"Le Fonds mondial ne doit pas se comporter comme une banque de développement"

Publié par Rédacteur-seronet le 28.07.2018
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ConférencesAids 2018

La lutte arrive à un moment décisif : alors que les progrès demeurent fragiles et que tout relâchement se traduit, comme en Europe de l’Est, par une reprise de l’épidémie, les financements demeurent cruciaux. Alors que le Fonds mondial quitte certains pays, ces derniers ne réussissent pas toujours à maintenir le cap sans lui. Michel Kazatchkine, envoyé spécial de l’Onusida en Europe de l’Est et Asie centrale, s’inquiète de voir ces "transitions" se faire sur des critères purement économiques et non sur la dynamique des pandémies.

On voit, avec le passage de pays à faibles revenus à des pays à revenus intermédiaires, que des programmes auparavant financés par le Fonds mondial ne sont pas maintenus par les politiques de santé publique, causant des ruptures d’accès à la prévention et aux traitements. Comment voyez-vous cela ?

Michel Kazatchkine : C’est effectivement ce que je mets en cause, avec un Fonds mondial qui quitte certains pays en parlant de transition. Mais cette décision se fait sur des critères macro-économiques, comme le revenu moyen par habitant. Je le répète, le Fonds mondial ne doit pas être une banque de développement. Les critères doivent être fondés sur l’infection à VIH, la tuberculose, notamment dans la région de l’Europe centrale et de l’est dont nous parlons aujourd’hui. Il y a déjà eu des précédents dans la région : quand la Roumanie est entrée dans l’Union européenne, elle n’a plus reçu de subventions du Fonds mondial en 2010. Les ONG, d’un mois à l’autre, ont été privées de leurs financements, les services de réduction des risques ont pratiquement disparu et on a dès lors observé une résurgence de l’épidémie du VIH parmi les usagers de drogues.

Plus récemment, en 2016, la même chose a été observée en Serbie. Si le Fonds mondial quitte un pays sur des questions de principes macro-économiques, alors que l’on sait que ces fonds financent des activités de prévention essentielles pour des populations vulnérables, pour moi cela n’a aucun sens, et aucun sens surtout quant à l’objet même du Fonds mondial.

On parle énormément des chiffres catastrophiques de l’épidémie au VIH en Russie. Vadim Podrovski de Centre russe contre le sida, parle de certaines évolutions positives, malgré le contexte. Partagez-vous ce point de vue ?

Je dois dire que oui. Il souffle quelques vents doux dans la région, comme j’ai pu l’écrire dans un billet. Aujourd’hui, on voit apparaitre une stratégie russe à part entière en termes de réponse à l’épidémie. Ce qui signifie une implication politique dans la lutte contre le sida. Les crédits ont augmenté pour les traitements en Russie. Mais tout cela nous laisse très très loin de là où nous devrions  être, en particulier sur la prévention. Je ne vois pas non plus d’évolutions en ce qui concerne la pénalisation des communautés et du caractère criminel dont sont victimes les populations clés.

Le réseau des activistes auprès du Fonds Mondial (GFAN) a évalué à près de 19 milliards de dollars le montant nécessaire à la riposte mondiale lors de la prochaine conférence de reconstitution des fonds du Fonds Mondial, en 2019. Pensez-vous que tous les appels à la volonté politique vont être entendus et créer une nouvelle mobilisation après des années de stagnation ?

C’est ce qu’il faut espérer et ce qu’il faut se fixer comme objectif. Mais de notre côté, du côté du Fonds mondial et des experts mondiaux, je crois qu’il faut réécrire un peu le narratif autour du financement international. Si on dit qu’il nous faut plus d’argent pour réussir à faire la même chose, avec la même stratégie, cela n’encourage pas les donateurs. Il faut écrire une nouvelle histoire. Et on sent, à Amsterdam, qu’on est un peu hésitant entre l'intégration de ce nouveau discours ou non. Il nous faut encore un peu de temps pour trouver ce chemin.

Propos recueillis par Mathieu Brancourt.