Politique des drogues : La société civile de la région Mena se prépare pour 2016

Publié par Morgane Ahmar le 16.11.2015
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Mi octobre, s’est tenue la 24e conférence internationale de réduction des risques (Harm reduction international conference), à Kuala Lumpur, en Malaisie. A cette occasion, près de 1 000 participants se sont donné rendez-vous avec un objectif commun : tirer la sonnette d’alarme sur l’inefficacité des politiques actuelles de drogues qu’elles soient nationales ou internationales. En vue, la prochaine "session extraordinaire" de l’assemblée générale des Nations Unies (Ungass), prévue en avril 2016 sur les drogues.

Que se cache-t-il derrière la notion de réduction des risques (RdR), au point qu’un important congrès international lui soit consacré ? La réduction des risques se rapporte à la réduction des dommages associés à la consommation de drogue. Cela comprend des actions aussi diverses et complémentaires que le traitement de substitution aux opiacés (méthadone, buprénorphine, par exemple), les programmes d’échanges de seringues, la prévention des overdoses. La RdR fait également référence aux politiques qui visent à réduire les conséquences négatives de la consommation de drogue. Mais il s’agit surtout d’une approche spécifique qui associe les bonnes pratiques de santé publique et le respect des droits humains aux plans individuel et collectif.

Cette 24e conférence était d’autant plus importante qu’elle se situait avant la prochaine "session extraordinaire" de l’assemblée générale des Nations Unies (Ungass) qui se déroulera donc en avril 2016. L’assemblée générale est l’organe directeur des Nations Unies. Les 193 Etats membres des Nations Unies y ont une représentation égale. A la demande des Etats membres,  l’Assemblée générale peut organiser une session extraordinaire (dite Ungass) pour y traiter d’une question spécifique. En 2016, elle sera consacrée aux drogues. Une occasion à ne pas rater pour les acteurs de la RdR. En effet, la précédente Ungass sur les drogues s’est tenue en 1998. A cette occasion, les Etats membres y avaient adopté une Déclaration politique sur le contrôle mondial des drogues. Dix ans plus tard, les mêmes se réunissaient à Vienne pour voir le progrès accompli et convenir d’une nouvelle Déclaration politique et d’un nouveau plan d’action. Le calendrier initialement retenu indiquait que la session Ungass sur les drogues devait se dérouler en 2019. Problème, un certain nombre d’experts et surtout de chefs d’Etat (Colombie, Guatemala, Mexique) estimaient que cette échéance était trop lointaine et pressaient les Nations Unies d’organiser une conférence internationale sur la réforme des politiques en matière de drogues bien avant.

Il est assez logique que les appels pour une réforme des politiques des drogues se fassent plus pressants depuis l’Amérique Latine. C’est, en effet, là que les choses bougent le plus et que les leaders politiques s’engagent le plus sur des approches alternatives aux politiques actuelles qui ont montré leurs limites… et leurs échecs. Comme le fait remarquer l’International drug policy consortium (réseau mondial pour un débat ouvert et objectif sur les politiques liées à la drogue), le Rapport sur la politique des drogues publié par l’Organisation des Etats américains (OEA) "a été l’un des résultats concrets de tels efforts, offrant un outil pour promouvoir des débats régionaux et internationaux" sur une "autre politique des drogues".

En fait, il s’agit de répondre plus efficacement au trafic de drogues, tout en respectant la santé publique, les droits humains et en renforçant la réduction des risques.

Cette réflexion qu’une autre politique des drogues est possible et indispensable, nombreux sont les acteurs de la société civile à le penser et à y travailler. Ainsi, à l’occasion de cette 24e conférence sur la RdR à Kuala Lumpur, les délégués de huit pays de la région Mena (1) (Liban, Egypte, Maroc, Afghanistan, Pakistan, Tunisie, Jordanie, Iran) se sont réunis pour se coordonner en tant que société civile de la région Mena en prévision de l’Ungass lors d’une rencontre à l’initiative du réseau Menahra (Mena harm reduction association) et de l’ALCS Maroc (Association de lutte contre le sida, membre de Coalition PLUS). Hakima Himmich, présidente de l’ALCS, rappelle : "Cette rencontre s’inscrit dans la continuité d’une série dont la première était organisée, début octobre à Rabat, en amont d’une réunion de la Global commission on drug policy (2). Cette réunion se tenait pour la première fois dans un pays de la région Mena, ce qui dénote non seulement d’un véritable engagement de la société civile sur la question des drogues mais également de l’intérêt porté par les spécialistes de la question à notre pays et région où le potentiel de réforme existe bel et bien".

Un collectif voit désormais le jour avec l’objectif de proposer une nouvelle approche des stratégies politiques sur les drogues dans la région Mena. Il s’agit de rompre avec le tout répressif pour promouvoir des principes fondés sur le respect des droits humains des personnes usagères. Cette réflexion est d’autant plus nécessaire que la proportionnalité des peines, la fin de la répression pénale des consommateurs ou la multiplication de programmes de réduction des risques ont montré leur grande efficacité dans les pays de la région où ils sont en place, notamment l’Iran, le Maroc et le Liban. Ce sont des exemples de revendications qui figureront dans une déclaration que ce nouveau collectif s’est engagé à produire et à diffuser en amont de l’Ungass.

Pour Moulay Ahmed Douraidi, plaideur en charge des questions liées aux drogues à l’ALCS : "Cette Déclaration sera l’occasion pour la région Mena de prendre sa place dans le mouvement global de la société civile, en pleine ébullition cette année. Nous sommes convaincus qu’afficher une position unie et des objectifs ambitieux à défendre à l’Ungass représente un grand pas en avant vers une nouvelle politique des drogues dans la région Mena".

(1) : Middle East and North Africa (Moyen Orient et Afrique du Nord).
(2) : La Commission mondiale sur la politique des drogues (GCDP) est un groupe de vingt-deux anciens dirigeants mondiaux et intellectuels parmi lesquels figurent Kofi Annan, Ruth Dreifuss ou encore Richard Branson. Elle défend une nouvelle approche politique des drogues fondée sur la science et la réduction des méfaits causés par des politiques répressives sur les personnes et les sociétés.