"Rien pour nous, sans nous" : un slogan d'actualité

Conférences Publié par jfl-seronet 738 lectures
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Caroline Andoum fait partie des militant-e-s qui ont créé la Déclaration communautaire de Paris à l’occasion de la Conférence IAS de Paris, en juillet 2017. Elle était l’unique représentante de la société civile à prendre la parole lors de la cérémonie d’ouverture de la Conférence Afravih, le 4 avril dernier. Voici son intervention.

Je suis Caroline Andoum, présidente de l’association Bamesso et ses amis qui agit pour la prévention, la réduction des risques sexuels et la promotion de la santé, en l'occurrence la santé sexuelle en France et au Cameroun. Je suis aussi porte-parole du Raac-Sida, le réseau des associations africaines et caribéennes, agissant en France dans la lutte contre le VIH, les hépatites virales et les IST. Membre du bureau du Corevih Est Île-de-France.
Dix ans d’engagement militant m’ont menée du terrain de la prévention en Seine-Saint-Denis — département métropolitain le plus touché par l’épidémie du VIH — auprès des personnes migrantes originaires d’Afrique et des Caraïbes, à la lutte contre les discriminations, pour l’accès aux droits et aux soins de ces populations. Dissuadées voire brutalisées tout au long de leur parcours migratoires, ces personnes continuent en France d’être marginalisées dans la lutte contre le sida, alors même que nous disposons de tous les moyens pour mettre fin à l’épidémie.  
C'est pour faire entendre ces voix que j'ai participé à l’actualisation de la Déclaration communautaire de Paris, présentée l’année dernière à l’occasion de la préparation de l’IAS. Avec d’autres associations françaises, nous nous sommes donné comme objectif ambitieux : de réunir les organisations communautaires du monde entier pour construire une plate-forme  de revendications communes. Des associations de plus de 40 pays différents ont répondu à l’appel et nous avons construit ensemble la Déclaration. Nous avons éprouvé à quel point aujourd’hui au Sud comme au Nord, la répression des minorités, l’absence d’accès à la prévention et la confiscation de la parole des premiers et des premières faisait obstacle aux avancées de la lutte.
Cette déclaration a été signée par des centaines de représentants et membres de toutes les parties prenantes de la lutte contre VIH (soignants, chercheurs, associatifs, etc.). Vous êtes nombreux à être présents ce soir et nous vous remercions. Nous vous encourageons à respecter ces principes mais surtout à les promouvoir dans vos actions.  
"Rien pour nous, sans nous" : le slogan que nous ont légué les pionniers de la lutte n’a jamais été autant d’actualité. 
Les recherches ne peuvent plus être uniquement SUR les communautés, elles doivent être AVEC les communautés. Nous avons réaffirmé la nécessité de nous associer systématiquement aux comités d’éthiques pour les recherches menées, ainsi qu’aux comités programmatiques des différentes conférences médicales ou scientifiques.
Soignants et communautaires, nous avons besoin de travailler dans la complémentarité, que ce soit en termes d’actions, de suivi ou de discours comme sur le Tasp ou la Prep, et de développer notre intelligence collective. Les représentations et préjugés entre nous doivent être dépassés. Que ce soit en Europe ou en Afrique, les exemples de collaborations sont multiples et montrent la voie pour des parcours de santé adaptés aux spécificités et besoins des populations clefs, et ceci dans une approche inclusive, positive et non-jugeante de la sexualité. Laisser plus de place aux communautaires, c’est aussi libérer du temps aux soignants pour améliorer le suivi, notamment des parcours complexes liés au vieillissement et aux comorbidités.
Tous les efforts médicaux et scientifiques n’aboutiront pas, si n’y sont pas associées les communautés concernées. Nous sommes les plus à même d’atteindre les publics cibles et l’épidémie cachée. Nous sommes les plus à mêmes de réfléchir aux discours à adopter et aux outils à développer pour que les populations clefs se dépistent, se protègent, acceptent leurs traitements, et restent dans le soin. Nous sommes un maillon nécessaire du système de soin, trop souvent hélas négligé et appelé en dernier recours.
Ainsi en France, bien que la médiation en santé soit reconnue depuis la loi de santé de 2016, les financements pour ces postes sont toujours quasi-inexistants au détriment de l’accompagnement social et psychologique des patients. L’enjeu est énorme aussi en termes de financement pour le Sud pour que les personnes non seulement aient accès aux traitements mais bénéficient aussi d’un accompagnement vers une qualité de vie satisfaisante pour rester observantes à leurs traitements et éviter les échecs thérapeutiques et ainsi les résistances aux traitements.
Dans cette déclaration, nous avons adressé plusieurs revendications aux leaders politiques et aux gouvernement pour qu’ils s’assurent que les personnes infectées ou affectées par le VIH jouissent de tous leurs droits humains et qu’elles aient un égal accès à la vie politique, sociale, économique et culturelle, sans préjugé, stigmatisation, discrimination ou répression d’aucune sorte.
Or nous constatons quotidiennement que nous sommes loin du compte. Qu’il s’agisse du harcèlement policier contre les travailleuses du sexe, de la répression contre les usagers de drogue, ou des politiques migratoires successives, en France et en Europe, les personnes migrantes, pourtant touchées de manière démesurée par l’épidémie, sont toujours plus réprimées et isolées. Ainsi le projet de loi "Asile Immigration", en discussion actuellement à l’Assemblée nationale laisse craindre à une altération des droits fondamentaux des étrangers en France. Si ce texte est voté, des personnes séropositives et/ou LGBT seront expulsé vers la mort. Ce projet de loi ne va mener qu’à une plus grande précarisation de ces populations, les éloignant des structures de prévention, de dépistage et de soin et ainsi constituer un obstacle supplémentaire pour atteindre les objectifs 2020/2030.
En tant qu’acteurs et actrices de la santé, il est de notre devoir de nous y opposer fermement. Le financement des programmes de santé dans le Sud reste fragile et soumis aux aléas politiques et à l’austérité budgétaire.
Encore un million de personnes qui meurent chaque année du Sida dans le monde. En Afrique de l’Ouest et du Centre, nous sommes encore trop loin des trois 90. Ce sont huit enfants séropositifs sur dix qui n’ont pas accès au traitement.
Cette situation n’est pas tolérable, notre colère et notre volonté de mettre fin à cette injustice est et sera sans limite.
Tous les moyens de mettre fin à l’épidémie existent désormais, mais la lutte est loin d’être finie. C’est au contraire le moment de mettre toutes les ressources disponibles et les moyens humains et structurels nécessaires, à la disposition de la lutte mondiale contre le sida. La conférence de reconstitution du Fonds Mondial doit se tenir l’année prochaine, tous les pays ainsi que la France doivent augmenter leur contribution au risque de voir la crise sanitaire s’accentuer.
A titre de comparaison, les 7 milliards qu’il manque pour arriver aux objectifs de 2030, ne représentent qu’1,5 % du budget militaire mondial annuel. Où sont nos priorités ?

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