Une vie de zèbre (12) : Sous toutes les coutures !

Culture Publié par jfl-seronet 334 lectures
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Cette semaine, on parle mode, mais une mode qui pousse très loin la réflexion, l’innovation formelle voire sociale, qui interroge le genre et les canons de la beauté. C’est en tout cas, ce qu’on découvre de passionnant dans les deux expositions parisiennes consacrées à Martin Margiela et un court hommage (début d’une longue série d’expositions thématiques) consacré aux créations d’Azzedine Alaïa.

La pièce est là — à mi chemin de l’exposition — placée sur un cartel sobre, élégante, intrigante aussi avec son slogan coupé. Que dit l’inscription ? "Il y a plus à faire pour combattre le sida que de porter ce tee-shirt, mais c'est un bon début". Le tee-shirt a d’abord été édité en anglais : "There is more to do to combat aids than wearing this shirt, but it's a start". Lancé en 1994 par Maison Martin Margiela (c’est, tel quel, le nom officiel de la marque) pour contribuer à la lutte contre le sida, ce tee-shirt a été vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires au fil des années, générant, au total, 750 000 euros au profit de AIDES. De fait, durant des années, Maison Martin Margiela a édité cette pièce, changeant la langue du slogan à chaque fois ; en français, c’était en 2011 ; l’année précédente, c’était en japonais. A l’instar d’autres grandes maisons de mode, Maison Martin Margiela s’est depuis longtemps engagée dans la lutte contre le sida.

Grande figure de la mode de ces dernières années, Martin Margiela fait l’objet d’une première rétrospective à Paris, au Palais Galliera : "Margiela/Galliera, 1989-2009". L’exposition retrace, du printemps-été 1989 au printemps-été 2009, la carrière de ce créateur belge, ancien collaborateur de Jean-Paul Gaultier (1984-1987), dont l’œuvre a questionné les structures du vêtement, les systèmes de la mode et les questions d’identité. Diplômé de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers, une véritable pépinière de talents, section département mode, en 1980, Martin Margiela (né à Louvain en 1957) est le chef de file de l’école d’Anvers. C’est, à ce jour, le seul créateur belge de sa génération à fonder sa maison à Paris. Ce que l’on découvre avec cette rétrospective et ce qui est passionnant, c’est l’approche conceptuelle de son travail. Martin Margiela remet en question l’esthétique de la mode de son temps en optant pour la déconstruction, l’exploration des limites, la rupture avec le système même de la mode. 
Côté limite, le créateur belge pousse les échelles du vêtement à leurs extrêmes. Il a trouvé un mannequin de couture géant qui permet de réaliser des vêtements "oversize" agrandis, en respectant l’échelle, à 200 %. Cela donne des pièces géantes, impressionnantes qu’endossent des mannequins filiformes. Il réalise aussi des vêtements de poupée adaptés à taille humaine, et fait aussi l’inverse.

La rupture avec le système de la mode… se fait avec le choix de ne pas travailler de matières nobles, d’étoffes précieuses. En effet, la majeure partie du travail se fait à partir de matériaux (pas toujours du tissu d’ailleurs) récupérés, de vieux stocks... Ce sont des bâches plastiques translucides ou opaques qui sont retaillées en corsages, imperméables, vestes ou vareuses. Ce sont des sacs plastiques qui sont découpés et remontées avec du scotch. Ce sont des surplus américains qui sont découpés et montés en pièces virtuoses. C’est le cas de ce corsage blanc, singulier et parfait de ligne, réalisé à partir de huit paires (pas une de plus) de chaussettes blanches artistiquement montées et cousues entre elles. C’est surprenant, gracieux et estomaquant d’inventivité et de technique.

Dans le parcours que nous montre le Palais Galliera, le créateur étudie la construction du vêtement par sa déconstruction, révèle son envers, sa doublure, le non fini, et rend apparent les étapes de sa fabrication : pinces, épaulettes, patrons, fils de bâti… Cela pourrait sembler étranger, mais cela marche à chaque fois… parce que c’est inédit, mais surtout parce que c’est pur et beau à la fois. C’est un peu la démarche inverse qui est à l’œuvre dans la seconde exposition consacrée au couturier. Elle se tient au Musée des arts décoratifs à Paris et rend compte des créations de Martin Margiela faites pour Hermès. L’exposition "Margiela, les années Hermès" a été conçue et présentée en 2017 par le MoMu (Musée de la Mode d’Anvers) en collaboration avec Martin Margiela. Ce projet inédit mettait en lumière la collaboration aussi surprenante que féconde entre la maison Hermès et le créateur belge de 1997 à 2003. C’est cette même exposition qui est présentée à Paris. Au Musée des arts décoratifs, une scénographie bicolore permet au visiteur de distinguer clairement les créations de Martin Margiela pour sa propre marque de celles qu'il concevait pour le compte d'Hermès, maison dont il a été le directeur artistique pendant six ans. Peinture blanche côté Margiela, pour rappeler la couleur fétiche de la griffe, orange côté Hermès, en référence à la couleur des boîtes de la marque. Des boîtes qui, d’ailleurs, ouvrent l’exposition. L'exposition, à laquelle a collaboré le créateur, est, selon les mots de la commissaire d’exposition Marie-Sophie Carron de la Carrière, conçue comme un dialogue entre les deux univers, pour montrer comment "chaque marque s'est enrichie de manière réciproque". "C'était la vision de Jean-Louis Dumas, à l'époque le président d'Hermès, d'aller vers quelqu'un qui pouvait sembler à l'opposé, qui ne donnait pas l'image du luxe dans ses créations, qui était très brut", rappelle-t-elle. De fait, quand il est arrivé Martin Margiela a décidé de ne pas se servir des fameux carrés Hermés, ni de faire des vêtements très colorés et de ne pas utiliser de motifs ou d’imprimés. Bref, d’aller vers le simple, le raffiné, le brut, de donner toute la place aux matières, aux couleurs froides (noirs mats, gris, etc.) et plus chaudes (des beiges, des marron, des bruns, etc.). "Grâce aux matières extraordinaires qu'Hermès mettait à sa disposition, la maille, le cachemire, le cuir, les peaux, Martin Margiela a pu continuer une certaine forme d'expérimentation qu'il mettait déjà en œuvre dans sa propre marque".

Ainsi la vareuse, vêtement marin traditionnel dont Margiela s'inspire pour sa griffe, est adaptée pour Hermès : avec un col en V plongeant, elle devient une chemise blanche en popeline de coton, une tunique en laine ou en peau... On la voit partout dans les premières salles. Le classicisme du trench coat conçu par le créateur pour le sellier-maroquinier contraste avec le côté récup' de celui de sa marque, réalisé à partir d'un modèle pour homme trouvé aux Puces, ceinturé par une paire de bas. Dans le luxe, Margiela invente de nouvelles coupes, superpose deux pièces de vêtement voire plus qu’on peut librement ôter, dévoilant des bras, un dos que ceint un pull à la maille serrée. Pour Hermès, le designer décline les classiques du vestiaire masculin pour la femme et développe chez Hermès un style épuré aux couleurs sobres. Il est en rupture totale avec les collections précédentes, mais grand serviteur du confort, de la beauté sobre, tant en conservant son esprit inventif, ses innovations techniques (de nombreux vêtements sont sans coutures, sans coutures apparentes… soit l’inverse de sa démarche pour sa propre collection. Au total, une centaine de silhouettes sont présentées, complémentaires de celles présentées au Palais Galliera, avec parfois des extraits musicaux ou sonores de ses défilés. L’exposition est magnifique et donne un sentiment réconfortant d’étrangeté, de douceur et d’une imagination qui va très loin. On reste surpris par ce bustier composé de gants anciens, séduit par les tenues de soirées sombres et d’un raffinement incroyable pour Hermès, curieux de ses pulls faits dune seule pièce sans aucune couture, intrigué par cette superbe robe blanche avec traîne dont le milieu se pare de nuances rosées… celles que des glaçons colorés laissent sur le tissu en fondant…

"Je suis Couturier" !

C’est sous ce titre, qui tient aussi de la profession de foi, qu’est proposée une exposition-hommage à Azzedine Alaïa, décédé en novembre 2017. Cette exposition réunit dans la galerie de l’artiste une quarantaine de robes de haute couture, symboles de la cohérence du travail d'un créateur au-delà des modes. C’est à cette même adresse (celle de la Galerie) que vivait et travaillait ce couturier atypique, disparu à 82 ans. On y voit (jusqu’au 12 juin) 41 robes telles des sculptures, placées sur des silhouettes comme taillées dans le cristal. Elles sont exposées dans des espaces qui tiennent de la niche diaphane et de l’écrin, de la cabine ou de l’alcôve. Aucun nom, ni date, aucune indication technique sur les matériaux employés. Les modèles, courts ou longs, surtout noirs ou blancs, parfois rehaussés de rivets ou sanglés de cuir, sont là comme intemporels.
"Entre les pièces de 1981, celles de 1995 ou 2017, je défie quiconque de pouvoir trouver les dates", expliquait d’ailleurs à l’AFP le commissaire de l'exposition, l'historien de la mode Olivier Saillard, ancien directeur du Palais Galliera. C’est d’ailleurs dans ce musée qu’il avait organisé une rétrospective Alaïa en 2013.

La quasi totalité de la sélection présentée est en noir et blanc : "Azzedine Alaïa disait qu'avec le noir on pouvait préciser davantage une idée et ne pas la diluer", explique le commissaire d'exposition. Le travail sur le noir ou le blanc va ainsi à l’essentiel soulignant la construction graphique des robes ; des orbes qui subliment le corps féminin. Ce qui séduit et accroche l’œil, c’est l’aspect sculptural du travail du créateur : Azzedine Alaïa a d’ailleurs étudié la sculpture aux Beaux Arts de Tunis. L’exposition permet de voir la célèbre robe à capuche de 1986, dont une version a été portée par Grace Jones, une robe à bandelettes en maille stretch de 1990, une robe à zips de 1981, une autre au rouge incendiaire qui a habillé Rihanna, etc. Tout y est splendide et présenté avec une très grande sobriété.

Ce travail de création s’accompagne aussi d’une vocation de collectionneur. Cet aspect devrait faire l’objet de futures expositions montées par la Fondation Alaïa. "Comme Vionnet, Balenciaga, et tous ceux qui savent coudre, couper, il était de plus en plus détaché d'une forme voyante de technique", souligne Olivier Saillard, dans une interview à l’AFP, accordée au moment de l’ouverture de l’exposition. Pendant 50 ans, il a acquis des robes de Vionnet, Madame Grès, Balenciaga, Charles James, et de créateurs contemporains comme Rei Kawakubo, Thierry Mugler, Jean Paul Gaultier, Junya Watanabe, Martin Margiela, Nicolas Ghesquière chez Balenciaga. Jamais montrées en exposition, ces créations ont vocation à être exposées par l'association. Une collection qui regroupe "des milliers de pièces", rappelle Olivier Saillard. "C'est à l'échelle d'un musée de mode. Je ne connais pas d'autre créateur qui se soit passionné pour l'histoire de la mode comme cela", commente-t-il. A suivre donc… sous toutes les coutures.

(1) : "Margiela/Galliera", 1989-2009 jusqu’au 15 juillet 2018 au Palais Galliera (10 avenue Pierre Ier de Serbie - 75016 Paris. Métro 9 - Iéna ou Alma-Marceau). Infos au 01 56 52 86 00. Entrée plein tarif : 10 euros. Ouvert de 10h à 18h, du mardi au dimanche. Nocturne jusqu’à 21h le jeudi. Fermé le lundi.
(2) : "Margiela, les années Hermès" jusqu’au 2 septembre 2018 au Musée des Arts Décoratifs (107 rue de Rivoli - 75001 Paris. Métro : Palais-Royal, Pyramides ou Tuileries.). Infos au 01 44 55 57 50. Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18 h. Fermeture des caisses à 17h15. Nocturne jusqu’à 21 heures le jeudi. Fermé le lundi. 11 euros.
(3) : Exposition "Je suis couturier", du 22 janvier au 10 juin. Galerie Azzedine Alaïa (18 rue de la Verrerie - 75004 Paris). Métro Hôtel de Ville. Tous les jours de 11 à 19 heures. Jusqu’au 10 juin. Entrée : 5 euros.

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