Une vie de zèbre (5) : Interlope !

Publié par jfl-seronet le 11.10.2016
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CultureL’Interlope (cabaret)théâtre

Un rendez-vous autour de la culture ! C’est ce que vous propose l'équipe de Seronet. Evidemment, les Séronautes ne nous ont pas attendus pour publier textes et avis sur des événements culturels, pour échanger des conseils et c’est tant mieux. Notre idée est celle d’un feuilleton qui brasse découvertes et arts, curiosités et livres, idées et trouvailles culturelles. Disons que nous faisons nôtre ce proverbe africain : "Un homme sans culture ressemble à un zèbre sans rayures".

Interlope. L’adjectif a un parfum particulier. Il fleure le bizarre, le pittoresque, l’ambigu. Interviewé par Laurent Muhleisen, le conseiller littéraire de la Comédie française, Serge Bagdassarian, acteur et metteur en scène du spectacle justement titré "L’interlope", explique dans le programme et le dossier de presse que ce terme définit au départ une "chose d’aspect équivoque, dont l’honnêteté ou l’honorabilité sont douteuses". Mais qu’il faisait aussi référence à un bal de la Butte Montmartre. "Le terme a été repris maintes fois depuis, en référence à des boîtes de nuit ou à des chansons liées à l’homosexualité, surtout lorsque celle-ci se vivait de façon plus clandestine qu’aujourd’hui. C’est un mot qui me plaît beaucoup", explique Serge Bagdassarian. De fait, le metteur en scène l’a retenu pour résumer l’esprit de son projet : proposer un spectacle de cabaret sur l’homosexualité plein de tact et de grâce tout en épousant, sans s’y enferrer, quelques conventions du genre, et pour imaginer un lieu, un cabaret donc, physiquement saisissable, dont le mot serait en lui-même tout un programme.

Le résultat est surprenant, bluffant, enlevé, drôle, comme touché par la grâce. Le pari n’était pas facile car faire un cabaret parlant de l’homosexualité — c’était la commande de l’administrateur de la Comédie française Éric Ruf — était risqué. Il y a toujours la tentation de céder au facile, d’entretenir l’image d’Epinal du cabaret ambigu où l’on vient s’émoustiller et rire gras, de faire les mauvais choix de répertoire en allant aux morceaux évidents… Là, rien de cela. Tout a été pensé (et sacrément bien pensé) pour proposer un savant équilibre entre ce que l’on attend d’un spectacle de cabaret (du strass, des plumes, des escaliers qu’on monte et qu’on descend, des rideaux de scène en velours, des rampes d’ampoules comme une nuit d’étoiles alignées, etc.) et montrer que le traitement de l’homosexualité masculine comme féminine en chansons peut être poétique, plein de tact, marqué par l’ironie et la nostalgie.

La découverte de ce spectacle court (un peu plus d’une heure et quinze minutes) et d’une incroyable densité nous prouve que les choix du metteur en scène ont été réfléchis, qu’ils sont judicieux. Ils donnent au spectacle une singulière profondeur. Dans son interview, Serge Bagdassarian explique avoir réécouté "le répertoire de l’entre-deux-guerres". "Tout est parti de mon désespoir en entendant l’ironie, voire la méchanceté avec laquelle, souvent, on parle des homosexuels dans certaines chansons, même lorsque ce sont des homosexuels qui les chantent ; elles sont révélatrices, ô combien, de leur place et de celle de leur sexualité dans la société", indique-t-il. Son choix a été de ne pas écarter ce répertoire parfaitement homophobe, mais de ne pas en faire le cœur du spectacle. On y entend donc des bribes de quelques uns des morceaux odieux de cette époque de l’entre deux-Guerres. On peut d’ailleurs les entendre dans une compilation assez étonnante sortie en 2006 en deux CD, réalisée par l’historien Martin Pénet : "Chansons interlopes" (LBC 001 / Labelchanson).

Ce que le metteur en scène a, ici, privilégié : c’est défendre le territoire du cabaret comme un espace de liberté, en faire un lieu mystérieux et fascinant où derrière le maquillage, des costumes, les plumes et les transformations jaillissent des espoirs, de l’amour, des désillusions, des miettes de bonheur, une volonté de se jouer des codes, de transcender les marges, une fierté de vivre comme l’on est. Parmi les seize chansons qui composent le spectacle, il y a des morceaux très connus comme "Cherchez la femme", le tube de la chanteuse Coccinelle, ou "Avoir un bon copain » qui bénéficie d’un traitement surprenant et incroyable d’ambiguïté. Il y a surtout de très bonnes surprises ("Garçon manqué", la chanson de Juliette) et de magnifiques découvertes comme "Ouvre" que chantait Suzy Solidor, incroyable chanson d’amour entre deux femmes, ou encore "Le long des berges grises" de Jean Laurent et Alain Romans, une chanson sur la drague homo en bord de Seine.

Formellement très abouti, parfaitement mis en scène, fort dans ses choix et dans ses textes (dont certains sont de Serge Bagdassarian), très bien chanté et joué (les musiciens sont excellents) ce spectacle est un vrai spectacle de cabaret, mais plus, mais mieux. En sortant de l’Interlope, on s’est amusé, mais on comprend qu’on a surtout rêvé, envié ces demoiselles sur scène, envié le tempérament d’Axel (interprétée par Véronique Vella). "Je veux interroger honnêtement ce qui fascine le public, le "grand public", chez les transformistes", explique Serge Bagdassarian dans un spectacle qui commence comme un coup de cintre en perles et finit comme une leçon de vie. Magistral.

L’Interlope (cabaret). Conception et mise en scène, Serge Bagdassarian, direction musicale, Benoît Urbain, avec Véronique Vella, Michel Favory, Serge Bagdassarian, Benjamin Lavernhe et les musiciens Benoît Urbain, Thierry Boulanger, Olivier Moret. Studio théâtre de la Comédie française jusqu’au 30 octobre 2016. Réservations au 01 44 58 15 15 ou en ligne.