Une vie de zèbre (8) : Etats d’alerte

Publié par jfl-seronet le 30.08.2017
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Culture120 battements par minute

Un rendez-vous autour de la culture ! C’est ce que vous propose l'équipe de Seronet. Evidemment, les Séronautes ne nous ont pas attendus pour publier textes et avis sur des événements culturels, pour échanger des conseils et c’est tant mieux. Notre idée est celle d’un feuilleton qui brasse découvertes et arts, curiosités et livres, idées et trouvailles culturelles. Disons que nous faisons nôtre ce proverbe africain : "Un homme sans culture ressemble à un zèbre sans rayures" avec cette semaine avec un film puissant : "120 battements par minute"

C’est compliqué de parler de "120 battements par minute" parce que depuis sa mise en orbite au dernier festival de Cannes où le film de Robin Campillo a été récompensé par le Grand Prix, beaucoup de choses ont déjà été dites à son propos, beaucoup de belles choses largement méritées par ce film puissant et attachant. Un film qui sonne le spectateur, pas tant par la tristesse, mais par son propos sur la force de l’engagement, la fureur de vivre de ses protagonistes et la joie qui pointe bien souvent, malgré la dureté du combat, les engueulades militantes. "120 battements par minute" est profondément émouvant sans jamais être larmoyant. De ce point de vue, le choix de l’affiche, qui nous montre le bonheur de Sean, un des héros de cette histoire, dit tout. Cette joie nous cueille comme dans la scène du métro où des militant-e-s d’Act Up Paris se trouvent au sortir d’une garde à vue après avoir saccagé les locaux d’un laboratoire pharmaceutique. Cette joie pointe aussi dans la jubilation à préparer les actions, à participer aux Gay pride, à danser en boîtes, à rire ensemble… Elle retourne même quelques scènes comme celle de l’hommage rendu après le décès d’un des deux héros… bousculant la tristesse vers le rire, l’humour grinçant. Sur ce point précis, on vous conseille de lire l’excellent article d’Emmanuel Burdeau : "120 battements par minute", déjà morts, encore vivants" (Mediapart, 22 août 2017) qui analyse de façon très pertinente le film et en livre des clefs intéressantes pour sa compréhension — il vaut mieux voir le film d’abord.

Ce qui est très fort dans "120 battements par minute", c’est la capacité du scénario (Robin Campillo avec la collaboration de Philippe Mangeot, ancien président d’Act Up-Paris) et de la mise en scène à faire coexister si adroitement, si intelligemment une partie de la grande histoire de la lutte contre le sida en France, la vie d’un mouvement et de ses protagonistes, et des histoires d’amour finissantes, avortées, ou qui démarrent, qui explosent… La lutte politique se trouve ainsi mêlée à l’intimité, la fureur de vivre à celle de combattre… Le résultat est à la fois bluffant et bouleversant — surtout lorsqu’on a connu des événements, même comme observateur, et des personnes, même à distance, qui ont inspiré ce film. Dans certaines critiques, on met en balance les deux parties qui composeraient le film : d’un côté, celle des réunions hebdomadaires (à l’atmosphère et aux enjeux incroyablement restitués), de l’autre, l’histoire d’amour entre Sean (Nahuel Perez Biscayart) et Nathan (Arnaud Valois). L’une étant prétendument plus forte que l’autre, selon des avis divergents. En fait, tout s’imbrique, tout s’enchaîne. Et l’on comprend vite que ce sont bien les deux faces d’une même pièce que l’on nous montre : le destin d’un groupe et celui de deux personnages principaux qui font partie de ce même groupe. Elle tient aussi là, la prouesse. Jamais l’histoire du groupe ne cède le pas devant l’histoire du couple. Jamais l’histoire de la lutte (celle d’avant l’arrivée des antiprotéases en France) ne supplante celle de Sean et Nathan.

Outre de très nombreux commentaires et critiques, la sortie du film de Robin Campillo a donné lieu à de nombreux articles sur l’histoire d’Act Up. Ainsi "Les Inrocks" (22 août 2017) ont rappelé comment était née Act Up-Paris et quels avaient été les premiers axes stratégiques de l’association (des images fortes pour faire parler des sujets qui n’intéressaient pas les médias… comme la question des traitements). Le journal catholique "La Vie" a, lui aussi, choisi de traiter de l’histoire avec : "Act Up et l'Eglise catholique : histoire d'une confrontation" (21 août 2017). "L’association qui milite pour la lutte contre le sida a pris en grippe l’Église catholique, jugée complice", a pointé le journal catho avant d’égrainer tous les motifs (nombreux) de discorde. "Libération" a profité de la sortie du film pour publier une série d’articles traitant aussi bien des ressorts du graphisme militant selon Act Up (le film de Robin Campillo fait d’ailleurs référence aux choix esthétiques de l’association) que de l’héritage de l’association : "Que reste-t-il d’Act Up ?" (Florian Bardou, "Libération", 20 août 2017). De son côté, "Ouest France" ("Sida : Depuis Act Up, on milite différemment", par Colette David, 23 août 2017) a demandé au socio-anthropologue Christophe Broqua, un des meilleurs connaisseurs de l’histoire d’Act Up Paris, quel était le plus grand apport d’Act Up ? "D’abord, d’avoir proposé, en interne, un modèle de démocratie directe (…) Les adversaires d’Act Up ont critiqué "l’amateurisme et l’impulsivité" des militants. En réalité, tout un travail de formation et d’information était réalisé sur des sujets médicaux, financiers, sociaux, etc. Ces réunions étaient un espace de sociabilité et de construction politique. Un lieu de drague, aussi. Depuis Act Up, on milite différemment, sur le fond et la forme", explique-t-il.

De façon assez étonnante — le sujet ne s’y prête pas —, le film fait l’unanimité ou presque. Le critique de cinéma de "Libération" a d’ailleurs posé la question au réalisateur ("Robin Campillo : Chaque action d’Act Up était déjà enrobée par la fiction", par Didier Péron, libération, 20 août 2017). "L’espèce d’une animité qui entoure le film depuis sa présentation à Cannes vous a-t-elle surpris ?", lui demande le journaliste. "On peut toujours interroger comment un groupe minoritaire peut donner l’impression soudain de devenir un phénomène majoritaire et trouver ça douteux (…) Je ne suis pas le mieux placé pour analyser cette adhésion mais je pense que pas mal de spectateurs s’aperçoivent aujourd’hui qu’ils sont passés à côté de l’épidémie. Je me suis attaché à représenter l’électricité qu’il pouvait y avoir entre les gens, le film repose sur une mémoire des affects, et je crois qu’une majorité des spectateurs est à la fois intéressée par le côté coulisses d’un collectif mais aussi par la montée émotionnelle, comment l’intelligence politique est traversée par un incessant flux d’émotions parce que tout le monde est sur le qui-vive, en alerte pour soi et pour les autres". Voilà, tout est dit.

"120 battements par minute", un film de Robin Campillo avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Antoine Reinartz, Adèle Haenel, Simon Guélat, Saadia Ben Taieb, etc.

Pour aller plus loin, on vous conseille une très bonne interview de Philippe Mangeot, ancien président d’Act Up-Paris : "Un objet politique singulier peut soulever le monde", par Joseph Confavreux, Mediapart, 22 août 2017. A lire également, un très bon entretien de Robin Campillo sur le site Courte-focale, réalisé par Guillaume Gas.

Commentaires

Portrait de Pierre75020

Je partage vos réflexions sur ce film qui m'a profondément ému, j'ai été très sensible au mélange très réussi de la vie militante et de la vie affective des protagonistes, certaines scènes sont particulièrement percutantes. Je voudrais ajouter deux livres à ceux que vous nous proposez, "Ce que le sida m'a fait" d' Elisabeth Lebovici qui est une réflexion sur la création artistique en rapport avec l'épidémie et "Une épidémie politique "de Patrice Pinel, une histoire de la lutte contre le sida en France de 1981à 1996.