Je t'aimerai jusqu'au bout de la nuit

Publié par Ferdy le 16.01.2013
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La question la plus idiote débattue, selon moi, à l'issue de cette journée de mobilisation contre le mariage gay (puisque c'est désormais ainsi qu'il conviendra de désigner ce projet de loi), concerne le nombre des manifestants... 340 000 selon la police, un million selon les organisateurs.

Celle (de question) que je me pose, c'est de savoir qui est allé manifester par cette froide journée. Les homophobes intolérants ou les sexuellement indécis ? La droite catholique ou les vertueux pervers d'un pays rongé par la précarité et le chômage ?

Ni les uns, ni les autres. A parcourir les médias, le thermomètre de l'abstention ressort indemne de ce conflit qui anime le débat politique actuel.

Notre armée se trouve engagée au Mali, et tout le monde s'en fout pas mal. Encore un problème africain dont mon épicière, Simone, n'a aucune idée. De toute façon, elle, à part ce qui concerne les Bouches-du-Rhône, tout ceci relève de l'irrationnel (évidemment, elle ne le dit pas comme ça), mais sa pensée profonde l'exprime jusque dans l'inconscient.

Or donc au sujet du mariage, elle n'aura qu'un avis partagé, s'ils s'aiment, qu'ils se marient point barre. Maintenant qu'ils ne viennent pas adopter nos enfants, elle en a assez bavé Simone, deux fois neuf mois de souffrances pour deux délivrances incertaines, bilan de l'opération : une petite obèse, courte sur pattes, et un fils aussi crétin que son père, le tout baptisé comme il se doit à l'église, elle s'en souvient encore comme si c'était hier.

Elle n'en éprouve cependant nul regret, la fille s'occupe vaguement de la comptabilité de l'épicerie, et l'autre propose des pizzas dans un fourgon spécialement aménagé, "Ce n'est pas le Pérou" dit-elle, percluse de rhumatismes et de douleurs au bas des jambes, "mais on s'en sort ".

Le plus souvent, elle néglige le second tour de scrutin à l'élection présidentielle, car son candidat favori n'a pas franchi le cap des 4 %.

De l'homosexualité, elle se fait une vague idée, imaginant un homme copulant avec un autre homme, par dépit, ou par désespoir de n'avoir pas eu sous la main une brave fille sympa qui lui aurait offert sa chatte, mais elle ne dira pas le mot, tout de même, mais c'est ce qu'elle pense Simone, un homme, une femme, une caravane, un gourbi, un terrain vague, un enfant, c'est dans la loi de la nature.

Maintenant aussi, elle s'informe Simone, au comptoir de son épicerie ouverte même le dimanche matin. Elle propose au chaland le quotidien local.

Evidemment la question l'embarrasse un peu, mais elle n'a pas voté pour ce Président qui n'a pas assez de prestance selon elle pour diriger la nation. Elle veut dire par là, le canton, le problème régulier du ramassage des ordures ménagères, de la bifurcation autour du rond-point près de l'autoroute, et puis toute cette fiscalité complexe autour de ses caisses de vin qui n'affichent pas le même taux que ses courgettes.

C'est à ça qu'elle pense, Simone, dans une morne et irrésistible propension au déclin. Voilà à quoi elle en est réduite et fière. Toute cette problématique autour de la procréation médicalement assistée, c'est un peu comme aborder les extra-terrestres. Le sujet envahit parfois son imaginaire habituellement vacant, encombré de produits manufacturés, une rupture de stock, un litige avec ses fournisseurs attitrés, un problème de réfrigération, mais de là à se prononcer sur le sujet, c'est pas son genre.

Elle a cependant eu ouï-dire que parmi ses fidèles clients réguliers, le petit maigre avec une casquette qui règle sa note une fois par mois, en était.

La chose l'indiffère, s'il se marie un jour celui-là, avec un homme par exemple, cela ne changera rien au prix du concombre, ni à la TVA applicable aux épices et autres denrées exotiques.

Aussi, je finis par partager la pensée non pensée de Simone. On s'en balance. Le mariage ne m'intéresse guère. La possibilité ou le droit me semble en réalité assez imbécile, rétrograde, archaïque. Sceller une union en mairie ne me paraît pas plus tentant que d'aller me branler avec un camionneur rencontré sur la route. C'est différent, certes, mais était-ce bien utile ? En avais-je réellement besoin ? Qu'au nom de la Loi nous nous unissions pour le meilleur comme pour le pire, le pire c'est déjà fait, alors à quoi bon porter si loin cette affaire qui ne visait qu'à assouvir un fantasme passager, furtif, sans conséquence, sans portée, si nous voulions des enfants, nous nous y serions pris autrement.

D'abord, Roger m'aurait dit que j'avais de beaux yeux, tu sais ?, ça c'est vrai, c'est un fait établi, de beaux yeux verts et autrefois un cul qui accueillait la terre entière, non, enfin faut pas exagérer, simplement le plaisir passait aussi par ce canal si intime, si prudent et fragile, un orifice en fait assez complexe où se développait, allez savoir pourquoi, une impulsion simple participant de mon plaisir charnel, comme un vagin mais pour hommes, et puis, il y eut la contamination à on ne sait plus quoi, un virus mutant dont on ne se débarrasse jamais, alors, de là à concevoir un projet d'enfant, jamais, déjà tant de mal à croire à la vie sans Roger ou même avec, un enfant je n'aurais pas été capable.

Je me réveille péniblement vers 3 ou 4 heures du matin. Je me traîne d'abord aux toilettes, puis vers la salle de bain, puis devant les plaques chauffantes de la cuisine pour tenter un café dans cette cafetière amusante dotée d'un piston, le reste du temps, je fais semblant d'écrire, de travailler comme ils disent, je m'occupe quoi, indécis quant à la souffrance la plus immédiatement perceptible, une joie de vivre inaccessible, depuis toujours me semble-t-il, un mal-être diront les spécialistes.

Alors, leur mariage pour tous, je me demande déjà avec qui, pourquoi, comment, et cela ne me permet pas de trancher pour de bon, oui, j'ai froid, pas toi ? une mesure législative pourrait-elle corriger cette perception désagréable et troublante car bientôt, cet été, je souffrirai de la chaleur, voire même de la canicule, il faudra pouvoir aérer, prendre des douches huit fois par jour, très froides les douches, avec une sensation d'accalmie, une sorte d'apaisement à vaquer seul dans un grand lit aux draps secs, presque rêches, en lin (rêvons un peu), déjà intimidants, trop épais en dépit de leur légèreté apparente. Si je devais rêver d'union, ce ne serait qu'avec ce bel inconnu, tu sais celui dont je t'ai fait mention hier, ce beau brun ténébreux attablé près de moi au café Le Grillon, cours Mirabeau.

J'aspire à une existence simple et pacifique, humble mais honnête, ornée de littérature et d'oeuvres d'art, mais au fond, je me sens seul dans ce monde, aujourd'hui glacial et très certainement brûlant dès avant le printemps, car le hasard m'a conduit ici en Provence, ce petit pays réputé pour sa lavande, et les stridulations de ses cigales invisibles.

Et moi je me perds et j'oublie qui je suis, celui que j'aurais pu être, celui que je ne deviendrai jamais, cette chose à jamais accomplie, et j'ai peur aussi parfois dans la nuit et j'écris, et je tremble, et j'ai la terreur de t'assommer par mes pensées (mais on n'assomme que rarement par la pensée), le doute m'envahit, et si je ne ressemblais pas aux autres, vois-tu, ma faiblesse c'est de me croire vulnérable dans un monde qui sans cesse bouge, évolue, contrarie mes convictions, mes doutes, mes certitudes, et peut-être qu'un jour brillera enfin le soleil.

Aucune loi n'en aura prescrit la fonction, ni l'utilité, ni l'usage, je te dirai peut-être simplement (mais déjà avec quelle prétention) : j'existe !

Faudra-t-il légiférer sur cette aptitude ? Moi, qui ne suis jamais parvenu à savoir qui j'étais, je demanderai au législateur de m'enseigner ce qu'il ignore pareillement, et je te retrouverai sur la route de nos ennuis et de nos désillusions, car la vie est paraît-il ainsi faite qu'il faut souffrir d'espérance et mourir d'ennui.

Tandis que je ne vaux rien et que mes illusions n'apparaissent qu'à travers des désirs croisés dans un bar ? moi, cette chose inerte et indolente, malléable et portée à la séduction, je saurai peut-être, une fois, une seule fois, à quel point il est illusoire de croire, d'écrire et de respirer, mais que ce sont les seules possibilités qu'il me reste pour avancer encore et encore, sans trop savoir pourquoi, seulement, pour y avoir cru.

Commentaires

Portrait de frabro

réponse sensée : qu'importe le nombre des manifestants lorsqu'une grande majorité de français soutient le projet face à une minorité, comme ne cessent de le dire les sondages.

F Hollande a réaffirmé hier qu'il n'y aurait pas de référendum sur ce sujet qui suivrait jusqu'au bout la voie parlementaire et c'est tant mieux.

Pour le reste, acquérir un droit ne veux pas dire que l'on soit obligé de l'utiliser, et Simone a bien le droit de douter...

Laughing

Portrait de vivement

Elle est bien brave ta Simone, je l'imagine portant une blouse écossaise, des bas à varices et des mocassins. Elle me rappelle la mère d'Annie Ernaux dans "La Place".

Frabro, comment sais-tu qu'une majorité de français soutient le projet ? Tu voulais surement dire qu'il y aurait une majorité de personnes sondées qui répondrait majoritairement à une question concernant le texte ? C'est pas pareil :)

Idem que Ferdy, je pensais qu'on en avait fini avec ce mariage alienant et archaïque, on n'en voulait plus. Et voila qu'au nom de l'égalité (je prefère largement l'équité) on nous ressort le moyenageux article 212, la fidélité, la communauté de vie, tout ça....

Quelle barbe !

Mon épicier, c'est l'arabe du coin.

Portrait de frabro

Vivement, Ferdy, je suis d'accord sur l'archaïsme de l'institution du mariage, du moins tel qu'il a été conçu et institué par les religions comme instrument de contrôle de la société en général et surtout de la femme.

Pour ce qui est du mariage civil, il n'est qu'un cadre légal pour gérer au mieux un patrimoine, et le cas échéant l'éducation des enfants nés du couple ; sauf que la famille a tellement évolué que ce cas de figure (une seule union qui dure toute la vie...) n'est plus représentative de la diversité des familles à l'heure de l'union libre, du pacs, des familles décomposées et recomposées... Et que le sexe ou la sexualité des individus est secondaire dans la réalité des choses.

Ce que je voulais dire par opinion majoritaire, c'est effectivement que tous les sondages disent que 60 % des français sont d'accord avec le mariage pour tous. Par contre, dès que l'on aborde la parentalité, l'adoption, la PMA, la GPA, ces chiffres baissent dans cet ordre et jusqu'à 45 % seulement. Comme si on pouvait séparer le dit mariage au sens de la gestion du patrimoine de tout ce qu'il entraine de façon automatique dans le code civil actuel,sauf  PMA et GPA qui relèvent plus de la bio-éthique que du contrat civil.

Je le répète, avoir un droit, fût-il archaïque, n'oblige pas à en faire usage... Comme vous sans doute, j'avais le droit de ma marier avec une femme et de faire des enfants, et j'ai choisi à une époque où c'était encore un délit de vivre mon homosexualité et d'en assumer les conséquences.

Portrait de Meliah

 Le sujet sur le mariage équitable ne m'a interpellée que lorsqu'il s'est agi de Madame Simone que j'avoue ne pas compter dans mon cercle d'intimes .Mais Ferdy ,ton épilogue sur la difficulté de te connaître toi-même et l'illusion de vie ,l'ennui latent et ce doute permanent sur l'utilité de ton être et de ta vie m'ont ramenée à Combourg et aux belles pensées de mon cher Marcel Proust qui ,lui aussi , se demandait bien pourquoi .

solidairement

MeliahCool

Portrait de tessanne13

Comme dit Meliah très Proustien, ou est notre jeunesse au siècle  passé ! Qu'avons-nous fait de nos vies ! Et que nous restent-il !

Avec mon affection,

Tess

Portrait de sonia

Très joli texte Ferdy, j'aime bien quand tu parles de la fille de la Simone, petite obèse courte sur pattes et le fils aussi crétin que son crétin de père, et ils ne sont pas mariés les pauvres !

Ils devraient tenter leur chance dans l'emission L'amour est dans le pré, qui sait ?

Quand je pense à tous ces paysans au fin fond de la campagne  et à ces marins sans sirènes , à ces malades handicapés dans leur sexualité, je me dis, moi mère célibataire, qu'ils ont bien de la chance les femmes et les hommes de même sexe de pouvoir se marier et mener une vie normale !!!

Le mariage pour tous fait rager plus d'un, moi y compris !