La PrEP : pour nous, et avec nous !

Publié par Caroline Andoum et Joseph Koffi le 10.11.2016
1 836 lectures
Notez l'article : 
5
 

Prévention diversifiée, PrEP : les migrant-e-s originaires d’Afrique et des Caraïbes veulent bénéficier des dernières innovations en matière de prévention ! Alors que les personnes originaires d’Afrique subsaharienne et des Caraïbes restent parmi les plus touchées par le VIH et les hépatites en France la mobilisation des communautés noires originaires d’Afrique et des Caraïbes continue de se renforcer, notamment à travers le Raac-sida (1).

Les personnes migrantes originaires d’Afrique subsaharienne vivant en France représentent 31% des découvertes de séropositivité en 2013 et parmi ces dernières, au moins un quart ont été contaminées en France, ou tout au moins en Europe. Parmi les femmes qui ont découvert leur séropositivité en 2013, 61% sont nées en Afrique subsaharienne.
Les tests rapides d’orientation diagnostique (Trod) réalisés par nos associations font, par ailleurs, apparaître un nombre particulièrement élevé de nouvelles contaminations chez les hommes d’origines africaine et caribéenne ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes.  Face à ce constat, nous avons besoin de renforcer nos connaissances en matière de prévention diversifiée, sur les modes de contamination et sur les différents outils et stratégies de réduction des risques sexuels concernant le VIH, les IST et les hépatites virales.

Du préservatif au Tasp

Ces dernières années, les modèles traditionnels de prévention ont beaucoup évolué. Longtemps principalement centrées sur le préservatif, ou parfois d’autres incitations au changement de comportement comme l’abstinence ou la réduction du nombre de partenaires,  les stratégies de prévention ont progressivement intégré aux côtés du préservatif de nouveaux outils biomédicaux pas toujours bien appropriés par les personnes les plus exposées au risque de contamination au VIH.

Bien sûr, la promotion de l’usage systématique du préservatif a permis de contenir en partie l’épidémie, mais sans parvenir à la contrôler et à la faire régresser. Depuis les progrès des traitements ARV qui ont considérablement réduit le risque de transmission du VIH des mères séropositives à leurs enfants in utero et lors de l’accouchement, le rôle des traitements comme prévention a progressé de manière spectaculaire. Un traitement d’urgence post exposition (TPE) initié dans les 48h suivant une prise de risque  peut également éviter une contamination ! Et on sait, depuis l’avis suisse de 2008 et les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui ont suivi, que les personnes séropositives sous traitement, dont la charge virale est indétectable depuis plus de 6 mois et en l’absence d’autre IST, ne transmettent pas le virus à leurs partenaires séronégatifs-ives. D'après les données disponibles, cette stratégie est aussi efficace que le préservatif. Le Tasp ou "treatment as prevention" a ainsi permis d’impacter de manière efficace l’épidémie en réduisant considérablement les transmissions après l’introduction des multithérapies.

Trod et dépistage communautaire

70 % des contaminations sexuelles ont pour origine des personnes ignorantes de leur statut et donc qui ne bénéficient pas de traitement. Il y a ainsi un enjeu crucial à dépister les personnes infectées le plus tôt possible après leur contamination afin de leur donner accès au plus vite à des traitements qui non seulement bénéficieront à leur santé personnelle, mais aussi à celle de leurs partenaires sexuels. C’est l’une des raisons de notre mobilisation depuis plusieurs années pour des offres de dépistage communautaire, au sein actions qui nous permettent d’atteindre les personnes les plus éloignées de la prévention et de rompre la chaîne des transmissions, en les accompagnant vers le soin.

Du Tasp à la PrEP : un traitement pour prévenir l’infection ?

Dans la lignée de ces avancées, un autre concept a fait son apparition depuis 2010 dans le domaine de la prévention du VIH : la PrEP (prophylaxie pré-exposition). Il s’agit de la prise d’un médicament anti-VIH par des personnes séronégatives dans un but préventif. Aussi étonnant que cela puisse paraitre dans le cas du VIH, cela n’a rien d’inédit : c’est une méthode médicale connue que de donner les traitements d’une maladie dans un but  préventif, comme c’est  le cas par exemple des traitements contre le paludisme.

Dans le cas de la transmission sexuelle ou par voie intraveineuse du VIH, il s’agit, en bloquant précocement la multiplication du virus, d’empêcher celui-ci de s’installer et d’infecter l’organisme. Un médicament a été autorisé dans cette indication aux Etats-Unis, en juillet 2012 : le Truvada, un médicament anti-VIH courant. En France, cette indication est validée depuis le début de l’année 2016, dans le cadre d’une RTU (recommandation temporaire d’utilisation) qui permet sa prescription hors AMM (autorisation de mise sur le marché).

En prise continue ou "à la demande", la PrEP a montré son efficacité à travers plusieurs essais, mais ce n’est pas une pilule préventive magique ! Elle doit pouvoir s’intégrer dans un dispositif de prescription intégrant un accompagnement à la fois médical et communautaire permettant aux personnes de s’approprier au mieux cet outil et favorisant une observance qui augmente son efficacité. Elle soit aussi trouver sa place dans la palette d’outils de la prévention diversifiée, qui associe un dépistage régulier du VIH, le dépistage et le traitement des IST, et l’usage des préservatifs en fonction de l’évaluation des risques encourus.

La PrEP, oui, mais pour qui ?

Près de dix mois après l'autorisation en France de la prescription de Truvada en prévention dans le cadre d'une RTU, il apparait nécessaire pour les communautés africaines et caribéennes en France de se familiariser avec les questions relatives à cette nouvelle stratégie de prévention qui vient compléter le large panel de services déjà existant.  Elargissant sa recommandation de 2014 de proposer la PrEP aux hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) l'OMS avait, en effet, publié fin 2015 de nouvelles recommandations visant à proposer la PrEP à toutes les personnes les plus exposées au risque d'infection, ce qui peut inclure les personnes migrantes originaires d'Afrique subsaharienne, et en particulier certaines femmes qui ont plus de difficultés à négocier l'usage du préservatif. La RTU de début 2016 en France intègre bien ces publics dans ses recommandations "au cas par cas", mais pour l'instant 99% des personnes qui ont bénéficié d'une prescription de PrEP seraient des HSH (dont une large part vivant en Île de France). Un grand travail d'information et d'appropriation reste ainsi nécessaire pour d'autres publics également très exposés au VIH. Les personnes migrantes originaires d’Afrique et des Caraïbes, et en particulier des femmes,  doivent pouvoir agir efficacement pour leur santé en s’appropriant ce nouvel outil !

Pour nous, et avec nous !

Depuis plusieurs mois, les associations du Raac-sida se sont largement mobilisées autour de cet enjeu, se rapprochant notamment des services hospitaliers proposant des consultations PrEP afin de réfléchir ensemble à l’inclusion des migrant.e.s dans les dispositifs proposés. De premiers outils de communication ont été créés afin de promouvoir la PrEP auprès des migrant-e-s africain-e-s tels que le dépliant et l’affiche coréalisés par Afrique Avenir et le Crips Ile-de-France. D’autres temps forts ont permis de travailler à la promotion de cet outil avec l’ensemble des acteurs concernés, comme l’atelier Afro PrEP organisé en juin dernier à Paris. Enfin plus récemment le 1er octobre à Lille, le séminaire annuel du Raac-sida était entièrement consacré à cette thématique. Ainsi, le séminaire a permis de réunir les associations réseau, des médecins, et des acteurs agissant dans la promotion de la santé des migrants afin de réfléchir ensemble et renforcer la mobilisation communautaire pour l’appropriation des nouvelles stratégies de la prévention diversifiée avec le nouvel outil que constitue la PrEP. Sans surprise, le rôle central de l’accompagnement communautaire dans le dispositif de la prévention diversifiée et pour une appropriation réussie de la PrEP par les personnes qui en ont le plus besoin a été souligné au fil des interventions de la journée.  Une fois de plus, la lutte contre le sida ne se fera pas sans nous, sans nos associations, sans la mobilisation de nos communautés, et sans moyens !

(1) : Ce réseau réunit les associations africaines et caribéennes agissant en France dans la lutte contre le sida, les hépatites virales, et plus largement dans la lutte contre les IST et la promotion de la santé.