"Malentendu durable" !

Publié par jfl-seronet le 29.04.2018
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"Alors qu’ils sont descendus dans la rue en 2013, beaucoup d’anciens manifestants [de la Manif pour tous, ndlr] estiment que leur mobilisation n’aura pas été vaine, même s’ils regrettent qu’un malentendu durable se soit installé avec les personnes homosexuelles", déplorait le 23 avril dernier la journaliste Emmanuelle Lucas dans "La Croix".

Bel et triste euphémisme que ce "malentendu durable". Car si on se rappelle bien la teneur des rassemblements contre le mariage pour tous, contre l’égalité des droits, les slogans éructés par la Manif pour tous, les banderoles homophobes complaisamment brandies sans que personne, parmi les organisateurs, ne s’en offusque, ni ne les dénonce, les discours des porte-paroles plus outranciers, caricaturaux, homophobes les uns que les autres, on était bien au-delà de la "simple incompréhension" entre deux "camps".
On était dans une forme de haine, dans le rejet de l’autre ; rien de moins.

Dans le fond, c’est assez simple. Il y avait d’un côté des personnes, femmes et hommes, qui, en couple de même sexe ou aspirant à l’être, souhaitaient que l’ensemble des statuts leur soient ouverts : concubinage, Pacs, mariage civil. Bref, ils voulaient une reconnaissance de leurs couples dans le statut qui leur convenait, à leur libre choix, pour fonder ou pas une famille. En ce sens, ils ne réclamaient que la stricte égalité de traitement avec les couples hétérosexuels. De l’autre, on trouvait des personnes, femmes et hommes, qui, au nom de leur religion, refusaient à d’autres couples les droits dont, eux-mêmes bénéficiaient. Ajoutons que les nouveaux droits (pour les autres) ne les privaient aucunement des leurs. Autrement dit, ils ne perdaient rien dans cette égalité entre toutes et tous. Non, ils préféraient priver d’autres de nouveaux droits, le plus souvent au nom de leur foi. Il y avait là matière à "malentendu durable".

Du coup, il est assez surprenant (et même dérangeant) de lire comme tente de l’illustrer "La Croix" que le débat aurait été escamoté en 2013. Il ne l’a pas été, il a duré et duré. Il a pris un mauvais tour parce que l’Eglise catholique, surtout elle, a voulu faire pression sur le politique en faisant croire que la famille serait fragilisée par cette ouverture du droit, que la famille ne resterait pas l’axe central de la société française… si tant est qu’elle le doive d’ailleurs. Ce "débat" a pris un très mauvais tour parce que les opposants-es à l’égalité des droits ont donné la parole à des personnalités délibérément clivantes, souvent homophobes, qui ont méprisé, caricaturé, insulté, rejeté d’autres personnes à raison de leur seule orientation sexuelle. C’est, par exemple, André Vingt-trois, alors président des évêques de France, qui parle, dès 2012, de la "supercherie du mariage gay". En juillet 2016, le même dénonçait dans une interview, le "silence des élites devant les déviances des mœurs et la légalisation de ces déviances". Son entourage assurant qu'il ne visait pas particulièrement le mariage homosexuel ! Bien aussi dans le même genre, l’évêque Philippe Barbarin expliquant que le projet de loi du gouvernement sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe ouvrirait, selon lui, la voie à la "polygamie" et à "l'inceste". Et d’autres exemples ne manquent pas. Les manifestations contre le mariage pour tous, auxquelles la hiérarchie catholique appelait à participer, ont souvent été des torrents de haine homophobe, pas des terrains de débat, de discussion, d’échanges policés.

Un des témoins d’Emmanuelle Lucas dans "La Croix" avance qu’une "confusion a été entretenue par un réseau d’influence dogmatique [le lobby gay, on suppose…, ndlr] et portée par le gouvernement de l’époque afin de disqualifier tout dialogue réel. Pourtant, les catholiques vivent pleinement au XXIe siècle. Cela fait bien longtemps qu’ils acceptent le débat". Cette formule ronflante est tenue par un militant de Sens commun. Justement, il y a quelques semaines, Sens commun, un opposant farouche au mariage pour tous, s’est choisi une nouvelle présidente : Laurence Trochu. Sa première interview, elle l’a accordée à "Valeurs actuelles" (quelle surprise !). Sens commun, c’est la filière catholique et réac (eux parlent de "droite de conviction") des Républicains. D’ailleurs cinq membres de Sens commun sont dans les instances des Républicains sur décision de Laurent Wauqiez. Alors la nouvelle présidente de Sens commun va-t-elle contribuer avec ses premières déclarations à lever le "malentendu durable". "Valeurs actuelles" lui pose la question de la fin du mariage pour tous, une solution que peu défendent à droite désormais. "Une droite responsable réclame de la cohérence et de la constance. On ne peut pas être crédible quand on dit refuser la fabrique d’enfants sans pères et les mères porteuses si on oublie que le mariage ouvert aux couples de même sexe a créé les conditions pour en arriver là. Dès lors que le législateur accepte que la loi serve à satisfaire des désirs individuels, il ouvre la porte à toutes les dérives", énonce Laurence Trochu. Bon côté levée du malentendu… c’est mal parti.

Comme la partie a été perdue avec le mariage pour tous, il semble que l’on se prépare à une tentative de revanche… Sens Commun sera à l’attaque. Tout le monde l’a compris. De son côté, la Manif pour tous répète en boucle son opposition à la "PMA sans père" (au registre volontairement culpabilisant…) et brandit le chiffon rouge de la GPA qu’aucune formation politique ne soutient… L’Alliance Vita (anti IVG, anti égalité des droits, etc.) — dont le délégué général Tugdual Derville fut un des tristes hérauts de la Manif pour tous — a même poussé l’outrance jusqu’à ouvrir, durant trois jours, un (faux) "magasin pour acheter des bébés". Dans "Famille Chrétienne" (avril 2018), Tugdual Derville a expliqué avec grandiloquence que cette "action" était "un dernier appel avant la mobilisation générale ! Car nous ne pouvons pas laisser le paradigme procréatif basculer vers le marché eugénique. Nous sommes persuadés que beaucoup de personnes se mobiliseront pour protéger la France de ces dérives et qu’elles feront rayonner sa voix — qui résiste encore pour le moment à la marchandisation du corps — dans le monde entier". Et lorsqu’on lui demande s’il faut s’attendre à des mobilisations comme en 2013, la menace se profile… "Toutes les formes de mobilisation sont envisagées. Tout est possible. Aujourd’hui, une digue est en train d’être attaquée et il va nous falloir la défendre", indique le délégué d’Alliance Vita.

Nous sommes donc bien partis pour rejouer le triste match du mariage pour tous, avec celles et ceux qui défendent l’égalité des droits et celles et ceux qui au nom de leurs croyances religieuses vont promettre l’apocalypse sur terre… et dans le ciel. On peut avoir une nette idée des arguments de l’Eglise catholique dans ce débat. Le groupe de travail "Bioéthique" de la conférence des évêques de France a publié une fiche technique sur l’AMP. Elle est très détaillée, mais ça pique un peu les yeux ! A sa lecture, on comprend bien que le "malentendu durable" qui s’est installé avec les "personnes homosexuelles" depuis les débats de 2013 a, hélas, de beaux jours devant lui.