Qui de nous d’eux écrira sur nous ?

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La presse LGBT a perdu l’un de ces titres phares. La société éditrice du site yagg.com, créé il y a huit ans par Judith Silberfeld, Xavier Héraud, Yannick Barbe et Christophe Martet, ancien président d’Act Up-Paris, vient d’être liquidée par le Tribunal de commerce de Paris. Une tristesse confraternelle, mais aussi une défaite communautaire et une inquiétude globale quant au traitement journalistique des questions LGBT.

Nous nous étions croisés lors d’un week-end récent sur les enjeux de la lutte contre le VIH et la prévention chez les gays. Christophe avait expliqué qu’il y avait une offre de reprise, déposée in extremis. C’était quelques jours avant le verdict du tribunal de commerce. Il y croyait. Nous aussi. Nous avions relayé les appels aux dons que l’équipe de yagg.com relayait depuis des mois, nous nous étions abonnés. Nous lisions Yagg et nous en avions fait une source fiable, utile et stimulante pour des papiers, et pas que sur le VIH. Une des rares. Le 26 octobre, nous avons appris que c’était peut-être fini. Pour longtemps. Le dernier média d’envergure, ouvertement et fièrement LGBT. Qui parlait des lesbiennes, des gays, de personne trans, des bi.e.s, de queer, de voguing, de sport, de bisous, d’activisme, de sida, de musique, de Christine Boutin, des morts de l’homophobie, de la transphobie, de la santé, du sexisme, des blagues vaseuses dans les médias. De la haine et de l’amour dans nos vies. Nos réalités, ici et ailleurs.

Un projet d’inventer un média qui parlerait de toutes les communautés, par des journalistes eux-mêmes homos, trans ou bis. Un contrepied historique au prisme souvent très gay centré et assez peu politisé depuis "Gai Pied", "Ex Aequo" ou "Têtu". Il fallait trouver un modèle économique viable sur le net, en passant du gratuit à du payant à contenu exclusif. Yagg a tenté, mais n’a pas trouvé les quelque 3 000 abonnés qui pouvaient assurer sa pérennité. La faute à la "Manif pour tous" ? Blague à part, cet épisode nous rappellera que Yagg fut un îlot plutôt préservé où se réfugier pendant les huit mois de vomi homophobe, des manifs à l’hémicycle, en passant par la télévision et les réseaux sociaux. Une info sur les LGBT par des LGBT, qui n’ont pas hésité à se positionner, contre l’homophobie, de la plus frontale à la plus insidieuse, contre l’extrême-droite, contre le moralisme dans la lutte contre le sida, contre le pinkwashing, contre l’oubli ou la réécriture de l’Histoire sans les homosexuels, contre le déni de l’importance de la visibilité des gays, lesbiennes, bi, trans, queer, intersexes dans la lutte contre les inégalités réelles qui les frappent. Pour ce qu’ils sont. Tout cela en tant que journaliste ET homo, directement concerné, visé par ce qu’ils rapportent dans leurs articles. Un défi même d’exister sur cette niche pas très bankable, face aux accusations, même parmi le "lobby LGBT", de faire de l’islamo-gaucho-communautarisme. Face au mépris aussi, certains ne voulant pas reconnaître l’idée qu’un média "orienté" ou "identitaire" puisse très bien faire son boulot. Sans que beaucoup ne s’offusquent de leur propre subjectivité. Yagg a débroussaillé le terrain dans un pays qui ne conçoit que difficilement, voire de manière hostile, la construction d’une identité faite autour d’une histoire, d’une vie et de sociabilités propres. Face à celles des autres. La nécessité de se rassembler, de se retrouver, d’échanger entre "semblables" est justement née parce que nous n’avions pas notre place (nous ne pouvions pas en avoir en fait) ailleurs. Nous sommes une minorité, dans un monde qui reste hétérocentré. Comme d’autres, nos spécificités sont une richesse parfois inconnue de nous-mêmes. En parler, rapporter des faits, enquêter sur les mouvements et enjeux qui nous construisent dans l’espace public n’est pas une lubie ou un exutoire, mais une nécessité. Nous existons, pourquoi pas un média qui parlent de nous ? De l’autre côté de l’Atlantique, "NBC Out" ou le Huffington Post "Queer Voices" nous regardent et semblent très loin.

Yagg n’était pas parfait. Aucun média ne l’est. Il a monté une rédaction de journalistes avides de parler de ce qui jusqu’à présent ne faisait pas les gros titres des autres journaux ou le faisait mal. Avec peu de moyens certes mais une volonté de parler de ce qui traverse les personnes. Sans la prétention d’être la figure de proue d’un mouvement qui doit encore aujourd’hui militer pour des droits, mais de tenir une ligne claire, constante et factuelle sur l’existence des LGBT en France. Pour le coup, nous allons citer Judith Silberfeld, ancienne rédactrice en chef du site : "Yagg n'avait pas vocation à représenter TOU.TE.S les LGBT*, c'est ridicule comme idée. Et c'est pour cela qu'il est important d'avoir aussi du choix en presse LGBT. Lisez Well Well Well, lisez Jeanne Magazine, lisez TÊTU, lisez E-llico, lisez Hétéroclite, lisez 360, lisez Fugues, ne lisez que l'un d'eux, lisez d'autres médias LGBT – francophones ou non –, mais soutenez-les. La diversité en matière de presse, spécialisée ou non, c'est aussi ce qui fait sa richesse, et la nôtre". Yagg qui s’en va, c’est un peu de cette diversité qui disparait, et cela nous attriste profondément. Cela nous met en colère aussi. Qui pour continuer à en parler certes, mais qui pour en parler bien, en parler avec justesse et sens critique.

Il est incompréhensible, étrange, rageant de constater que la défense et la survie des supports de presse en France ne passent pas par la case LGBT. Où sont les Matthieu Pigasse, les Xavier Niel, gays ou non, prêts à soutenir ou fonder un véritable média traitant spécifiquement et avec rigueur journalistique des enjeux et réalités de vie des communautés homosexuelles et bisexuelles et leurs propres minorités, des transidentités ou des discriminations liées à l’identité de genre ou l’orientation sexuelle ? Pourquoi des titres réussissent à survivre ailleurs et pas chez nous ? Pourquoi une association de journalistes LGBT a été accusée de vouloir "rééduquer" ses consœurs et confrères alors qu’elle a publié un kit à destination des rédactions plus généralistes, pour mieux parler, en réaction non pas seulement à l’homophobie des parties-prenantes, mais devant l’ignorance flagrante des sujets par les journalistes ?

C’était tout ça que l’on percevait en Yagg et que l’on appréciait. C’est tout cela que la disparition de ce média dans cette forme nous inspire. Nous tenions à le dire comme un hommage confraternel à Maëlle, Fatima, Jordan, Xavier, Christophe, un hommage militant et un hommage LGBT.

Commentaires

Portrait de hellow

Yagg. ça faisait un peu marque pour yaourth arômatisé au latex

ça sentait un peu l'esprit du touche pas mon pote/yop

Portrait de bernardescudier

Curieux ! Pourquoi vous ne citez pas Pierre Berger ? Le mécène gay si riche, propriétaire de journaux..