Thabo, tais-toi !

Publié par jfl-seronet le 29.03.2016
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Evidemment, il n’a pas eu la partie facile : succéder à Nelson Mandela, il fallait pouvoir supporter la comparaison. Et cela n’a pas tenu. Thabo Mbeki, l’héritier de l’ancien président sud-africain, est passé pour ce qu’il était, un second couteau, peu regardant sur les méthodes de gouvernance et peu partisan de l’éthique en politique.

Un président qui a chuté après dix ans de mandat, soupçonné d’avoir instrumentalisé la Justice pour écarter son rival Jacob Zuma, le leader de l’ANC, soupçonné d’avoir touché des pots-de-vin dans une affaire d’armement. Certes, sous ces dix années de présidence, la situation économique s’est améliorée puisque cette décennie a connu la croissance. Mais cela a été insuffisant. En 2008, lorsque Thabo Mbeki a été contraint de démissionner : 43 % de la population vivaient toujours avec moins de deux dollars par jour. Mais la mauvaise réputation de Thabo Mbeki ne s’est pas uniquement fondée sur des histoires d’affairisme financier ou de pressions sur la justice (ce qui est déjà pas mal), elle a beaucoup été alimentée par les incroyables polémiques que l’ex-président sud-africain a lancées sur le sida.

En avril  2000, Thabo Mbeki fait des sorties publiques dans lesquelles il nie l’association entre le sida et le VIH. Il fait même part de ses doutes sur l'origine "réelle" de la maladie dans une lettre adressée au président américain Bill Clinton et à Kofi Annan, alors à la tête de l’Onu. Pour lui, le VIH, malgré les évidences scientifiques, n’est pas la cause du sida. Comme on l’imagine, cette sortie, de la part du chef d’un des Etats où l’épidémie de sida est l’une des plus fortes au monde, débouche sur une polémique et suscite la consternation des milieux médicaux. Et cela d’autant plus qu’il ajoute, quelques semaines plus tard, qu'il n'existe pas de "vérité biblique" en la matière. Evidemment, cela ne passe pas du tout dans la communauté scientifique. Cette dernière rappelle que le virus est constamment mis en évidence chez les malades et que les médicaments antirétroviraux sont efficaces. Le ton monte. En juillet, une "déclaration de Durban", signée par 5 000 scientifiques et experts internationaux, sort pour contrer les thèses "révisionnistes" sur le sida dont Thabo Mbeki se fait le héraut. Le porte-parole du président sud-africain explique que cette déclaration est tout simplement "bonne à mettre à la poubelle". Une volonté d’apaisement sans doute…

La sortie de route de Mbeki aurait pu passer pour un phénomène marginal de l’histoire mondiale du VIH s’il n’y avait eu derrière une volonté manifeste et assez incompréhensible de faire du "révisionnisme" dans ce domaine. Comment expliquer autrement sa décision, en 2000, d’organiser une table-ronde d’experts du VIH (des orthodoxes et des dingues) en confiant l’organisation et la direction de ce groupe à l’Américain Peter Duesberg, le plus connu des révisionnistes concernant le sida. S’appuyant sur le travail controversé de ce groupe, Mbeki va conduire une politique contraire aux intérêts de son peuple. Il annonce son rejet de la "théorie" du sida, refuse, dans un premier temps, les offres de traitements gratuits dont celles concernant des antirétroviraux génériques. Ce choix aussi dramatique qu’inexplicable a été étudié par les chercheurs en santé publique. Certains travaux estiment que ces décisions mortifères ont conduit plus de 330 000 personnes à mourir faute de traitements. Ces résultats, ils les ont trouvés en comparant les données sud-africaines à celles de pays voisins comme le Botswana et la Namibie, très exposés au VIH mais ayant conduit des politiques de lutte contre le VIH diamétralement opposées. Cette politique désastreuse a bien entendu été critiquée à l’étranger, dénoncée par les militants locaux. Mais elle a trouvé un appui de choix, hélas, en la personne de la ministre sud-africaine de la Santé de l’époque, Manto Tshabalala-Msimang. Cette dernière défendait les régimes alimentaires à base d'ail, de betteraves ou de citron, censés, selon elle, renforcer les défenses de l'organisme contre le virus plus efficacement que les traitements médicaux. Le personnage était devenu si caricatural qu’on l’avait surnommée "docteur Betterave". Cela aurait pu passer pour une curiosité si ce discours n’avait pas frappé l’opinion publique, fait écho aux thèses révisionnistes présidentielles et n’avait pas été tenu dans un contexte où 175 000 personnes avaient accès aux antirétroviraux fournis gratuitement par le gouvernement alors que 700 000 personnes en avaient un besoin urgent. Avec un tel palmarès, Thabo Mbeki aurait du faire profil bas. C’est ce qu’il a fait quelques années.

Et puis récemment, il y a eu rechute. Le 7 mars dernier, Thabo Mbeki est revenu, dans un des billets qu’il publie régulièrement, sur cette polémique qui avait sérieusement entamé son crédit présidentiel partout dans le monde. Pour faire amende honorable ? Pas vraiment, juste pour une tentative foireuse de se rattraper. "Je n’ai jamais dit que le VIH n’entraîne pas le sida, mais qu’un virus ne peut pas être la cause d’un syndrome", écrit l’ancien président déchu. Super ! C’est vrai que dit comme cela ça change tout, que cela prend tout son sens. On comprend mieux, à l’aune de cette révélation, le choix politique qui a été le sien de retarder considérablement l’entrée des traitements anti-VIH dans son pays. Ça sent le visionnaire.

L’Afrique du Sud est aujourd’hui un des pays avec le plus fort taux de prévalence au monde, avec près de 20 % de la population adulte vivant avec le VIH. Thabo, tais-toi !

Commentaires

Portrait de hellow

...oh, oh, oh, oh !

monde cinglé !

...hé, hé, hé, hé !