Icasa 2017 : la société civile malmenée

Conférences Publié par Jean Pasteur 689 lectures
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La 19e conférence Icasa (conférence internationale sur le sida et les IST en Afrique) a démarré lundi 4 décembre en Côte d’Ivoire. Cet événement a choisi pour thème central de cette édition : "L’Afrique, une approche différente vers la fin du sida". Cette conférence (qui a lieu tous les deux ans) se tient jusqu’au 9 décembre.

C’est un peu tout le temps pareil… une conférence sur le sida démarre toujours par une cérémonie d’ouverture, l’occasion d’affirmer une ligne politique par le choix des intervenant-e-s (personnalités politiques, leaders d’opinion, personnes concernées, etc.), de faire passer un message ; l’occasion aussi pour la société civile, les militantes et militants des ONG de porter, haut et fort, devant une large audience leurs revendications. La 19e édition de la conférence ICASA n’a pas dérogé à la règle accordant beaucoup la parole aux politiques, mais n’oubliant pas les personnes vivant avec le VIH. Quant aux militantes et militants, ils ont su se faire une place.

"Battez-vous pour vivre"

"Battez-vous pour vivre", a  lancé Asseta Ouedraogo, une jeune femme vivant avec le VIH depuis sa naissance depuis la tribune, à Abdijan. "Battez-vous pour vivre. Je suis jeune, bien portante, sous traitement et bien suivie (...) Vous avez les capacités physiques et intellectuelles pour fonder une famille et réaliser vos rêves", a-t-elle affirmé. "Notre génération doit s'engager à être la dernière touchée par le VIH", a-t-elle ajouté, citée par l’AFP. La jeune femme qui poursuit des études a été ovationnée par les milliers de personnes présentes à cette cérémonie d’ouverture, dont le président ivoirien Alassane Ouattara. "Jusqu'ici mes amis ne savaient pas que j'avais le VIH, mais je voulais parler pour lancer ce message, convaincre ceux qui ont le virus de bien prendre leurs traitements. Il ne faut pas renoncer, il y a de l'espoir, on a une espérance de vie, on peut avoir des enfants, travailler…", a-t-elle indiqué lors d’une interview à l’AFP. Evidemment, la vie n’est pas toujours simple et la jeune femme qui aspire à faire des études en communication, suit, faute des moyens financiers nécessaires, une formation en pâtisserie. Mais si Asseta Ouedraogo a voulu faire passer un message positif et rassurant pour toutes les personnes vivant avec le VIH, celui-ci ne cache pas les difficultés qui existent en Afrique en matière de réponse au VIH.

Sidibé : prudence et mise en garde

La tonalité prudente… on l’a trouvée dans l’intervention de Michel Sidibé, directeur exécutif de l’Onusida. Si le nombre de personnes traitées est passé de 100 000 à 14 millions entre 2000 et 2016 en Afrique, et que la mortalité y a baissé de 50 %, "ce n'est pas le moment de baisser la garde", a, ainsi, rappelé Michel Sidibé. Bien sûr, le responsable n’ignore pas que le continent africain est confronté de nombreux problèmes (réchauffement climatique, montée du terrorisme ou phénomènes d'immigration), mais il entend bien rappeler que la lutte contre le sida n’est pas un combat gagné… loin s’en faut. Il a souligné, dans son intervention, la vulnérabilité des "filles et jeunes femmes en
Afrique Subsaharienne". "Les efforts de prévention doivent être intensifiés. Les études montrent que dans certaines parties d'Afrique de l'Est, les filles âgées de 15 à 19 ans représentent 74 % des nouvelles infections chez les adolescents et plus de 90 % en Afrique australe". Il également souligné les "conséquences tragiques" des mariages
d'enfants : "le taux d'infection des adolescent-e-s mariés est supérieur de 50 % à ceux de leurs pairs non marié-e-s".

La société civile manifeste

De son côté, le docteur Ihab Ahmed Abdelrahman, président de l’Icasa, a rappelé qu'il y avait eu 1,8 million de nouvelles infections dans le monde en 2016 et que l'objectif était de les faire baisser à "moins de 500 000 en 2020". Un objectif qui semble inatteignable dans les conditions actuelles, notamment financières. Un contexte que des représentant-e-s de la société civile ont dénoncé lors de la cérémonie officielle en envahissant la tribune, lors de l’intervention de Michel Sidibé, et en brandissant des panneaux demandant plus d'argent et d'engagement de la part des dirigeants africains, mais aussi de ceux des autres pays, notamment ceux qui sont les bailleurs de fonds du Fonds mondial de lutte contre le sida. "Fund the fund" (Mettez des fonds dans le Fonds mondial pour le Sida), "Bailleurs ou êtes vous?", sont quelques-uns des slogans qu’on pouvait lire. Cette interpellation publique (1) concernait directement la situation de l'épidémie en Afrique de l'Ouest et du Centre. Elle visait à demander aux gouvernements africains un investissement dans le secteur de la santé notamment dans le cadre du plan de rattrapage, et aux gouvernements des pays bailleurs de fonds un financement complet du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et le respect des objectifs de 0,7 % du revenu national brut alloués à l'aide publique au développement. Pour les ONG, le plaidoyer est double visant à mobiliser plus encore chaque pays africain dans sa réponse nationale au VIH et, au plan macro, à s’assurer que les financements internationaux soient à la hauteur des enjeux. On sait aujourd’hui qu’il manque 7 milliards de dollars par an pour atteindre les objectifs de la fin de l’épidémie.

Dolutégravir : une contestation pacifique… censurée

A l’instar d’autres événements du même genre, la conférence Icasa est dotée d’un village communautaire où se retrouve la société civile. C’est souvent le lieu de lancement de manifestations. Mardi 5 décembre, dans la mâtinée, des activistes sont partis du village communautaire pour une manifestation qui visait à interpeller le laboratoire pharmaceutique ViiV Healthcare. Le sujet ? Les licences volontaires pour le dolutégravir (Tivicay), un traitement anti-VIH, en Afrique, excluant l'Algérie du reste de l'Afrique. ViiV Healthcare, le développeur d’origine du dolutégravir, a donné des accords de licence à certains génériqueurs comme Mylan et Aurobindo pour utiliser une version moins chère de leur molécule. Cet accord ne s’applique pas à l’Algérie. Ce pays ne pourra pas bénéficier de ce traitement. Les études cliniques ont démontré que les schémas thérapeutiques utilisant le dolutégravir entraînent une suppression plus rapide de la charge virale, ont moins d'effets indésirables et ont une plus forte barrière à la résistance aux médicaments par rapport aux schémas actuels utilisés dans les pays à revenu faible et les pays à revenu intermédiaire. Arborant des tee-shirts "DTG for Algeria NOW" et scandant "Algeria is Africa" les manifestant-e-s ont tenté de se diriger vers l'espace des stands des laboratoires et bailleurs internationaux. Mais ils ont été refoulés à leur entrée sur le lieu de la conférence (le Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire) ainsi qu'en dehors et renvoyés vers le village communautaire. Par la suite, certains activistes ont été empêchés de retourner sur le lieu de la conférence ou contraints de retirer les tee-shirts "DTG for Algeria NOW" pour pouvoir entrer. La situation a finalement été réglée avec la direction de l'ICASA et la sécurité de l'hôtel pour permettre l'entrée de toutes et tous les participant-e-s sans restriction. Comme on le voit, même dans ce type de conférence les activistes n’ont pas la partie facile et on prend beaucoup d’égard pour ménager les laboratoires.

La Côte d’Ivoire, un pays exposé et mobilisé

Durant les deux premiers jours de conférence, de nombreuses sessions ont traité du plan de rattrapage de la lutte contre le VIH/sida sur le continent. Il s’agit, d’une part, de l'accélération de la riposte au VIH pour l'atteinte des objectifs de fin de l'épidémie d'ici 2030 et d’autre part des financements internationaux et nationaux nécessaires pour la mettre en œuvre. Des objectifs que même le pays hôte de cette conférence aura du mal à atteindre. "La Côte d’Ivoire enregistre le taux de prévalence le plus important d'Afrique de l’Ouest, estimé à 4 %. Il n’existe pas de statistiques réactualisées, mais ce chiffre masque des taux très élevés dans la population à risque, notamment chez les homosexuels, avec des chiffres jusqu’à cinq fois celui de la population générale", rappelait récemment la journaliste Yvette Reine Nzaba. A noter que, selon les sources, ce taux de prévalence serait en baisse et que le chef de l’Etat, le président Alassane Ouattara, se propose de faire baisser ce niveau de prévalence à 1 % en 2020. Alassane Ouattara a, pour ce faire, décidé de porter le budget de la lutte contre le VIH de 4 milliards à 21 milliards de francs CFA sur la période 2018/ 2020.

Jeunes et VIH : un rapport sur l’Afrique frappe !

La situation de la Côte d’Ivoire n’est pas unique comme l’indique un récent rapport : "Accélérer la cadence : vers une génération sans sida en Afrique de l'Ouest et Centrale", publié conjointement par l'Unicef et l'Onusida. Il montre que l'Afrique de l’Ouest et du Centre est à la traîne sur la majorité des indicateurs en matière de prévention du VIH et des programmes de traitement et de soins pour les enfants et les adolescents. En 2016, environ 60 000 enfants ont été nouvellement infectés par le VIH en Afrique de l'Ouest et du Centre. "Il est tragique que tant d'enfants et d'adolescents ne reçoivent pas les traitements dont ils ont besoin, simplement parce qu'ils n'ont pas été testés", indiquait récemment Marie-Pierre Poirier, directrice régionale de l'Unicef pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre. Le rapport souligne que les 24 pays qui composent la région Afrique de l'Ouest et du Centre abritent 25 % des enfants âgés de 0 à 14 ans vivant avec le VIH dans le monde. Il dresse un tableau sombre de l’épidémie, notamment celle qui concerne les enfants et adolescents.

Au programme aussi de ces deux premières journées de conférence, une réunion de travail autour du rapport de HIV Justice Worldwide sur la pénalisation de la transmission du VIH en Afrique francophone. HIV Justice Worldwide est une campagne mondiale, fondée en 2016, visant à abolir les lois pénales et autres lois similaires, les politiques et les pratiques qui réglementent, contrôlent et punissent les personnes vivant avec le VIH en raison de leur statut sérologique. Seronet y reviendra.


(1) : Une vidéo reprend quelques éléments de la cérémonie.

Icasa : protestations contre une censure
L’incident du mardi 5 décembre concernant la manifestation pacifique contre l’attitude du laboratoire ViiV Healthcare a conduit plusieurs organisations non gouvernementales présentes à la conférence (3) à réagir dans une déclaration qui dénonce "l’exclusion des activistes pacifiques à l'Icasa 2017". "Hier, le 5 décembre 2017, des activistes du VIH du monde entier ont été interdits de manifester pacifiquement au Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire en Côte d'Ivoire. La sécurité de l’hôtel hébergeant la conférence a empêché avec force les activistes d'entrer dans le lieu de la conférence, à la fois au moment de la manifestation et cinq heures après. Les militant-e-s qui s'étaient rassemblés pour protester contre les barrières injustes imposées aux brevets par les sociétés pharmaceutiques jouent un rôle crucial dans la responsabilisation des gouvernements dans la riposte du VIH.
"Parce que des vies en dépendent, nous refusons d'être intimidés en empêchant nos voix de s’élever. Sur une conférence mettant en évidence l'épidémie de la région et les réponses uniques à celle-ci, la voix des [militant-e-s] DOIT ETRE ENTENDUE.
Il est inacceptable que les [militant-e-s] ne puissent pas protester pacifiquement.
Il est inacceptable que les [militant-e-s] soient censurés ou intimidés par la force.
Il est inacceptable que les [militant-e-s] se voient refuser l'accès à une conférence à laquelle elles ont payé le prix fort pour y participer.
Toutes les tentatives de conciliation avec le personnel de sécurité ont été vaines.
Nous appelons les organisateurs de la conférence Icasa 2017 à rencontrer les militant-e-s de la société civile et leur assurer qu'ils seront en mesure d'exprimer leurs préoccupations en faveur d'un dialogue libre et  de dénoncer ces problèmes.
Nous demandons également qu'aucune future conférence Icasa ne soit organisée sans la garantie que la société civile et les communautés puissent exprimer leurs préoccupations librement".

(3) : ITPC Global ; ITPC Mena ; ITPC West Africa ; ITPC East Africa ; Treatment Access Campaign (TAC) ; Health GAP ; ATL MST sada ; Afrocab ; Hope for Future Generations Ghana ; PLAN Health Advocacy and Development Foundation (Plan Foundation) Nigeria ; Society for the Elimination of HIV among  Children (SEHAC), Nigeria ; EANNASO ; Bonela, Botswana ; Coalition PLUS ; AIDES, France ; RAME ; Collectif Urgence Toxida (CUT) ; Réseau AGCS ; KELIN, Kenya ; PILOS, Mauritius ; Le Renapoc, Mali ; Aids and Rights Alliance for Southern Africa (Arasa) ; ABS Burundi.

Afrique de l’Ouest et du centre : les faits clés du rapport
● La prévention de la transmission du VIH de la mère à l'enfant a été multipliée par 2,5 entre 2010 et 2016 (de 21 à 49 %), certains pays comme le Bénin, le Burkina Faso et le Cap Vert fournissant maintenant ces services à plus de 80 pour cent des femmes enceintes vivant avec le VIH ;
● L'Afrique de l'Ouest et du Centre a la couverture de traitement antirétroviral pédiatrique la plus faible au monde, avec seulement 21 %  des 540 000 enfants (0-14 ans) vivant avec le VIH sous traitement antirétroviral en 2016 - contre 43 % dans le monde ;
● Aujourd'hui, l'Afrique de l'Ouest et du Centre représente 37 % des décès liés au sida chez les enfants dans le monde : environ 43 000 décès liés au sida sont survenus chez les enfants en Afrique de l’Ouest et du Centre en 2016, soit 31 % de moins qu'en 2010 ;
● Il y avait 62 000 adolescents (15-19 ans) nouvellement infectés par le VIH en 2016, un nombre inchangé par rapport à 2010 ;
● Les adolescentes et les jeunes femmes continuent d'être les plus touchées, les femmes représentant près de trois adolescents sur cinq âgés de 10 à 19 ans vivant avec le VIH en Afrique de l'Ouest et du Centre.