La santé des trans à Durban

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Conférencestrans

Les enjeux de santé des personnes trans ont eu une large place à la Conférence internationale sur le sida de Durban, en juillet dernier. Déjà en février, à la Croi (1) une séance plénière était consacrée aux enjeux de santé des personnes trans. La conférence de Durban a donc confirmé la place grandissante de ce sujet dans les programmations officielles des conférences internationales.

"No more lips service"

Le 17 juillet 2016, veille de l’ouverture officielle de la conférencede Durban, une pré-conférence — première du genre — estproposée… sur une journée entière. Au programme desprésentations scientifiques et discussions autour d’un thème :"Assez de bonnes paroles, place à l’action pour l’accès à lasanté, à l’égalité et aux droits, maintenant !" Cette journée inédite réunit des activistes trans du Pérou, de Malaisie, deThaïlande, des Etats-Unis, d’Inde et de bien d’autres paysd’Afrique ou régions du monde. Les deux animatrices de cette journée représentent l’IRGT, le Réseau mondial des femmestrans et de lutte contre le VIH, qui a organisé l’événement. On y présente un tout nouvel outil lancé début 2016 par l’Onu en lien avec plusieurs associations communautaires trans. Plus de 90 expert-e-s du monde entier, dont de nombreuses personnestrans et des professionnel-le-s de santé, y ont contribué. Il s’agit d’un guide très complet qui présente le programme Transit (2).

Ce guide entend favoriser la mise en œuvre de programmes deprévention du VIH pour les personnes trans. Au-delà des strictes problématiques de santé, il aborde le besoin de renforcer l’empowerment des personnes trans et de prendre en compteles enjeux de stigmatisation, discriminations et violences qui les affectent. Il propose enfin des modèles de services de santé inclusifs et respectueux qui soient accessibles et adaptés àleurs besoins. Le guide prend appui sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour les populations les plus exposées au VIH, dont les personnes trans, et intègre les recommandations concernant la PrEP (prophylaxie préexposition).

Transit est ainsi un outil de plaidoyer pour une planification stratégique répondant aux enjeux de santé des personnes trans et une nouvelle ressource très complète pour l’amélioration des services de santé qui leurs sont destinés et la formation des personnels qui les coordonnent.

La PrEP en débats

Plusieurs intervenant-e-s abordent l'accès et l'acceptabilité de la PrEP (prophylaxie pré-exposition) pour les populations trans. Le manque de données sur le sujet est souligné à plusieurs reprises. De nombreux essais de PrEP ont concerné exclusivement des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, oubliant les personnes trans. Des orateurs et oratrices évoquent les préoccupations de femmes trans au sujet de l’interaction de la PrEP avec le recours aux hormones. Chercheuse au Centre de santé communautaire Callen-Lorde à New York, Asa Radix présente des données d'une étude qu'elle a menée sur l'utilisation de la PrEP par les femmes trans. Des résultats encourageants qui montrent l’intérêt de proposer un accompagnement communautaire de la PrEP adapté aux personnes trans. Si ces dernières sont bien prêtes à s’approprier ce nouvel outil de prévention, seule la mobilisation des communautés concernées pourra développer leur recours à la PrEP. Michelle Ross, co-fondatrice de CliniQ — un centre communautaire de santé sexuelle et de bien être global pour les personnes trans et leurs partenaires, à Londres — propose une présentation ("Comprendre les besoins et les points de vue des personnes trans et non binaires séronégatives au Royaume-Uni") sur une mise en oeuvre de la PrEP au-delà des gays. La chercheuse souligne la nécessité de proposer une offre de santé capable d’entendre les besoins de santé spécifiques des personnes et d’y répondre. Pour cela, il est indispensable d’inclure les communautés concernées dès la conception des études et des programmes de santé qui leur sont destinés, car elles sont les mieux à même de comprendre les enjeux et difficultés auxquels elles font face.

Les personnes FTM/FT* et HSH : quels enjeux ?

Dans le programme officiel de la conférence, plusieurs sessions, symposiums et tables rondes abordent les enjeux de santé trans. Le 18 juillet, un forum de discussion se penchait sur la questiondes hommes trans et autres personnes transmasculines (FTM / FT*) qui ont des relations sexuelles avec des hommes. Six personnes originaires d’Ecosse, de San Francisco, de Londres, témoignent de leurs expériences personnelles, parlant des difficultés de recours à la PrEP quand l’inclusiondes FTM et FT* n’a pas été pensée, des problèmes d’accès aux services de santé en général, du fait d’un accueil inadapté, du déficit de formation des professionnels de santé, du manque d’appropriation général des problématiques spécifiques aux trans, d’un vocabulaire inadapté, etc. Comment trouver sa place dans des dispositifs pensés exclusivement pour les personnes cisgenres ?

Comment se sentir bienvenu-e-s siles acteurs et actrices de santé s’obstinent à vouloir faire entrerles personnes dans des cases où la diversité des identités etdes corps trans n’a pas sa place ? "Mais enfin, êtes-vousune femme ou un homme ?", "Que faites-vous là ? C’est un service destiné aux hommes gays !" Comment, enfin, prendre en compte la santé des personnes dans leur globalité (santé sexuelle, problématiques sociales, lutte contre la précarité et les discriminations, etc.) et pas seulement se focaliser sur les enjeux liés au VIH ? Dans l’assistance, une chercheuse rappelle le manque de données sur l’incidence et la prévalence du VIH chez lespersonnes trans, la nécessité de favoriser la recherche sur ce champ : il faut connaître les besoins pour pouvoir y répondre. Les freins à la prise en charge, la discrimination, le difficile dialogue avec le monde médical, l’importance de documenter et objectiver les besoins pour produire les arguments et les outils adaptés : autant d’enjeux bien connus des acteurs et actrices de la lutte contre le sida pour d’autres populations vulnérables et éloignées du soin, et qui doivent maintenant être abordés avec et pour les personnes trans ! On sait à quel point le VIH est un révélateur des inégalités sociales d’accès à la préventionet au soin, pour tous les publics dits clés. Les personnes trans n’y échappent pas, mais restent, de fait, peu prises en compte.

Après ce constat, l’échange prend un autre tournant. "Et lastigmatisation au sein de la communauté homo elle-même,on en parle ?" Gros blanc dans la salle. Puis les témoignages fusent et concordent. "Nous trans FtM/FT* aimant les hommes, nous subissons souvent agressions verbales, rejet et violences physiques de la part des gays cisgenres".

Evidemment, cette discrimination des trans FtM et FT* à l’intérieur même des communautés gay ne favorise pas leur accès à la prévention et à la santé. Alors, comment favoriser l’inclusion des personnes transmasculines dans les programmes de prévention en direction des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, et plus largement dans les communautés gay ? Comment les associations de santé communautaire peuvent-elles œuvrer à créer ces passerelles entre besoins spécifiques des personnes trans et problématiques de santé homosexuelles ? Autant de questions aujourd’hui très peu explorées, mais qui émergent enfin, grâce à la mobilisation des personnes concernées.

Prévention et accès aux soins en session officielle

Le 20 juillet, une session de présentations d’abstracts (3) est consacrée à la prévention du VIH et leur accès aux soins. Tonia Poteat, docteur et enseignante à la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health (Baltimore, Etats-Unis), présente un aperçu des enjeux de santé des personnes trans à travers une méta-analyse : "Trans Nations: A Global Review". Son intervention est largement inspirée d’un article publié en juin 2016 dans un numéro spécial de la revue scientifique "The Lancet" entièrement consacré à la santé trans (4) Dans son intervention, Tonia Poteat souligne d’abord la trop rare utilisation dans les recherches concernant les personnes trans d’un vocabulaire approprié et utilisé par les personnes concernées. Elle rappelle ensuite que les personnes trans constituent une population très diverse, affectée par une série d’indicateurs de santé négatifs.
De nombreuses études documentent systématiquement la prévalence élevée d’une mauvaise santé dans cette population, y compris pour le VIH et d'autres IST, la santé mentale, les addictions et autres pratiques à risques. Mais de nombreux autres enjeux de santé restent peu étudiés. Les recherches sur des échantillons représentatifs des populations et les études longitudinales sont trop peu nombreuses. Les efforts de veille sanitaire concernant la population trans sont rares. L'absence d'éléments permettant d'identifier les répondants transgenres dans les enquêtes générales limite souvent la disponibilité des données nécessaires pour estimer l'ampleur des inégalités en matière de santé et caractériser la santé des personnes trans au niveau mondial. Trop peu de recherches se fondent sur les besoins et problématiques identifiés par les communautés concernées. Tonia Poteat souligne enfin la nécessité de caractériser mieux les différentes populations trans composant la "communauté" trans, les vulnérabilités particulières de certains sous groupes et les besoins spécifiques des un-e-s et des autres. Malgré ces limites, Tonia Poteat affirme qu’il existe suffisamment de données mettant en évidence les facteurs contextuels biologiques, comportementaux, sociaux et structurels spécifiques qui ont un impact sur la santé des personnes trans. Une approche globale est donc indispensable pour inclure "l’affirmation de genre" et les transidentités dans les enjeux de santé publique, en partenariat avec les communautés trans locales. Mais pour une meilleure prise en compte des besoins des personnes trans dans les systèmes de santé et d’accès aux soins, et pour assurer la pertinence des nouvelles stratégies de santé les concernant, il est indispensable de pouvoir s’appuyer sur des données de qualité et donc de produire de nouvelles recherches. Il est nécessaire, enfin, de considérer explicitement le sexe et le genre dans la recherche épidémiologique et la veille sanitaire plus large.

(1) : Conférence scientifique annuelle sur les rétrovirus et les infections opportunistes.
(2) : "Implementing comprehensive HIV prevention programmes with transgender people". Le document (uniquement en anglais) est consultable en ligne.
(3) : Ce sont des résumés de projets d’études ou de recherches.
(4) : Document en anglais uniquement et accès sur abonnement.