L’affaire Bellicistivir, épisode 5 (fin)

Publié par jfl-seronet le 31.08.2016
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Culturefiction

Dans l’épisode précédent, Ranji est entre la vie et la mort. Les discussions entre le ministre de la Santé et le PDG de Medicor tournent à l’affrontement. L’affaire se corse.

Paris, ministère de la Santé, bureau du ministre Jean Philippe Méribel

- Bertrand… c’est Jean-Philippe. As-tu les informations dont nous avons parlé hier ?
- Oui ! Je te préviens que tu ne vas pas aimer, explique Bertrand Casematte, le ministre de l’Intérieur. Tu ne dois pas t’inquiéter pour la femme qui a tenté d’agresser le professeur Mougenot-Pierré. Elle a été placée en garde à vue au commissariat du 7e arrondissement. Un médecin l’a vue et l’a fait placer temporairement dans une unité psy. Ces interrogatoires n’ont rien donné… des propos confus, rien d’alarmant. C’est autre chose pour Mougenot-Pierré. Lui, c’est vraiment une planche pourrie. J’ai appris auprès d’Interpol qu’une enquête le concernant était en cours au Canada à propos de la vente d’actions d’une biotech qui travaille sur les hépatites… Je te passe les détails, mais il s’agirait de délits d’initiés. Il a eu, en avant première, dans le cadre de ses missions officielles, des résultats d’études cliniques dont il s’est servi pour revendre des actions boursières. Il a fait une culbute incroyable et n’a rien déclaré au fisc canadien. Il a encore quelques amis influents, ce qui le met provisoirement à l’abri… mais cela va éclater d’ici peu. Tu dois cesser tout contact avec lui. Par ailleurs, en fouillant dans les activités de Mougenot-Pierré, nous avons découvert qu’il avait participé aux expertises d’un médicament, le Virilax, pour le compte de Medicor, il y a quelques années. Nous avons trouvé cela bizarre parce que ce n’est pas son domaine d’expertise… A cette occasion, il a travaillé avec Rémy Duparc-Dulong et Alain Porte. Ces deux là bossent toujours pour le même laboratoire. Ils ont fait leurs études ensemble à la Haute école de santé publique… C’est curieux, mais tu savais qu’un membre de ton équipe était de la même promo ?
- Qui ?
- Chavagnac.
- Autre chose… poursuit Méribel d’une voix blanche.
- Oui, les nouvelles de l’état de santé de Ranji Maduraï sont mauvaises. La situation se dégrade, il ne passera probablement pas la journée. Ton équipe doit anticiper l’annonce de sa mort… tu vas être sous le feu des projecteurs. N’oublie pas ce que je t’ai dit sur Mougenot-Pierré. Je t’envoie des documents à son sujet. Mets-le en quarantaine !
- Je te remercie Bertrand…

Paris, ministère de la Santé, bureau de Gaspard Dantzig, directeur de cabinet du ministre

Sonné, le visage blême, Jean-Philippe Méribel sort de son bureau.

- Gaspard, c’est la merde ! Je viens de parler à Casematte. Nous avons un gros souci avec Mougenot-Pierré. Je ne veux plus qu’il mette les pieds au ministère et encore moins dans mon bureau.
- Mais il est en route Monsieur. C’est lui qui dirige la réunion que vous avez convoquée ce matin avec les experts, les représentants associatifs, ceux de Medicor… pour trouver une solution aux problèmes d’accès au Bellicistivir. Nous ne pouvons pas l’annuler. D’autant que nous avons convoqué les journalistes à un point presse à l’issue de cette réunion, où vous intervenez.
- Je ne veux pas le voir ici, hurla Méribel. Je veux qu’on établisse un cordon sanitaire… Je ne veux plus aucun contact avec ce salaud. Vous m’avez compris ?
- Je vais l’appeler et voir si les professeurs Marzipantanah ou De Pernintian peuvent prendre le relais. Ils participent à cette réunion… cela ne devrait pas poser problème. C’est avec Mougenot-Pierré que ça va être délicat.
- Réglez moi ça ! Puis venez me voir. Nous avons un gros souci avec Chavagnac mais ne lui dites rien.

Paris, dans un taxi avec Olivier Mougenot-Pierré

- Professeur, c’est Dantzig. Je suis un peu gêné… mais votre présence n’est plus souhaitée à la réunion de ce matin. C’est une demande expresse du ministre.
- Je ne comprends pas. Je suis d’ailleurs en route. Qu’est-ce que cela signifie ? La réunion est annulée ?
- Non, elle est maintenue… sans vous.

Gaspard Dantzig raccroche.

Pensif, le professeur regarde au dehors. Cette annulation de dernière minute, sans explication ; ce congé qu’on lui signifie… tout cela est un mauvais présage. Il sort son portable, compose un numéro, puis un second.

- Bonjour Mademoiselle. Passez-moi monsieur Chang-Lerner, c’est urgent. Je n’arrive pas à le joindre en direct. Dites-lui que c’est le professeur Mougenot-Pierré.
- Monsieur Chang-Lerner est en conférence. Je ne peux pas le déranger. Je lui fais part de votre message dès que possible.

Paris, ministère de la Santé, bureau de Gaspard Dantzig

- Monsieur Dantzig ? C’est la direction de la Pitié-Salpêtrière. Vous aviez demandé que l’on vous appelle si nous avions du nouveau concernant l’état de santé de monsieur Ranji Maduraï. Je suis navré de vous apprendre qu’il est décédé il y a une heure. Il a fait un malaise cardiaque. Nos équipes ont tout tenté, mais cela n’a pas suffi. Vous êtes le premier à l’apprendre. Nous pouvons faire un communiqué si vous le souhaitez…
- Non, le ministère va s’en charger. Merci d’avoir appelé. Je préviens immédiatement le ministre.

Paris, hôpital de la Pitié-Salpêtrière

Dans la salle d’attente, Jeanne ne fait plus les cent pas. Elle pleure. Un médecin lui a appris la mort de Ranji, il y a quelques minutes. Depuis, elle oscille, accablée, entre tristesse et colère. Elle a appelé Myriam, a entendu ses pleurs. Elle reprend son portable et appelle Chandana. Elle doit voir avec elle les dispositions à prendre pour Ranji et décider comment agir maintenant.

- Chandana, je suis désolée de te déranger à cette heure, mais je n’avais pas le choix. Ranji est décédé. L’hôpital a tout tenté, en vain. Nous sommes effondrées. Je pense que la mort de Ranji est liée aux révélations qu’il comptait faire à la conférence. J’ai discuté avec Myriam. On ne peut pas en rester là. Nous ferons ce qui te semble le mieux.

Chandana est assise sur son lit. Entre deux sanglots, elle trouve la force de parler.

- Ranji a travaillé pendant des mois sur ce dossier. Nous n’avons pas le choix… on y va et on déballe tout. Il faut organiser une conférence de presse et prendre contact avec un journal ou un site pour publier nos documents. Je vais venir à Paris et je pourrais ainsi répondre à des interviews et tailler un costard à Medicor. On doit bien cela à Ranji !

Paris, locaux de Medicor, bureau du PDG

Monsieur le Président, vous avez Muller en ligne.

- Muller ! Quelle nouvelles ?
- Le militant indien est mort. Ce n’était pas prévu… cela change tout. Il est probable que notre contact au ministère de la Santé s’agite. Ce serait une mauvaise chose qu’il panique, avance prudemment Muller.
- Vous m’aviez assuré qu’il était fiable. Duparc-Dulong et Porte en avaient vanté les talents et l’influence. Vous prétendiez le contrôler. Vous imaginez dans quel merdier nous sommes. Tôt ou tard, on va faire le lien entre lui et Mougenot- Pierré… et nous ! Voyez avec Duparc-Dulong et Porte pour que tous les documents qui pourraient nous compromettre soient détruits. Je veux qu’on mette sur la touche tous ceux qui ont des infos sur ce sujet et ne sont pas fiables comme cette Amandine Courtois. Rémy Duparc-Dulong l’a surprise qui fouillait dans son bureau. Prenez des dispositions avec les ressources humaines… Mettez-là à pied, prenez lui ses clefs et badges… je ne veux plus la voir chez nous !
- Ce sera fait monsieur.

Paris, ministère de la Santé, bureau du ministre

En entrant, Gaspard Dantzig marque un temps d’arrêt. Le ministre est à sa table. Il regarde fixement le verre d’alcool qu’il a en mains. Du scotch, le matin, au bureau, c’est une première pour Jean-Philippe Méribel.

- Gaspard, prenez un siège. Vous voulez un verre ? lâche-t-il la voix pâteuse.
- Non merci, c’est un peut tôt pour moi, monsieur le ministre.
- Nous avons un énorme problème avec Chavagnac. Casematte m’a brossé le pédigrée de Mougenot-Pierré… C’est écœurant. Je me demande comment un tel escroc en blouse blanche exerce encore. Je n’arrive pas à comprendre comment nous avons pu être abusé à ce point. Ah, c’était plus simple à l’agriculture. Je me retrouve avec un conseiller technique vendu qui manœuvre dans mon dos, arrache des décisions favorables pour Medicor alors qu’il est comme cul et chemise avec ses principaux responsables ; des mecs qu’il connaît depuis ses études. Vous le saviez ?
- Bien sûr que non, aboie Dantizg. Je l’ignorais. Je ne comprends pas que cela m’ait échappé.

On frappe à la porte. Chavagnac passe une tête.

- J’espère que je ne vous dérange pas, lâche-t-il, un grand sourire aux lèvres. Je viens faire un point sur la réunion en cours… Tout se passe bien, vraiment très bien !

Le ministre et Gaspard Dantzig le regardent fixement.

- Prenez cette chaise, Chavagnac, lâche Méribel d’une voix sombre
- Un problème, monsieur le ministre ?
- J’ai appris ce matin que vous aviez des contacts intéressés avec le professeur Mougenot-Pierré et avec deux responsables de Medicor. Le ministre de l’Intérieur a porté à ma connaissance des documents accablants…
- Mais, monsieur le ministre, je proteste…
- Taisez-vous ! Vous m’avez trompé. Vous foutez ce ministère dans une merde noire. Je vais vous briser Chavagnac ! Vous briser…
- Sur sa chaise, Chavagnac a perdu de sa superbe. Disparus le sourire aux lèvres et la morgue habituelle du haut fonctionnaire confit dans ses certitudes. Le visage pâle, le regard anxieux, il attend le coup de grâce.
- Et ce militant qui est mort… soupire le ministre.

La paupière de Chavagnac s’agite. Il ne peut plus regarder le ministre. Ses mains sont moites et se tortillent. C’est toujours ainsi que se manifeste le stress qui le gagne. Des raisons d’être stressé, il en a. C’est lui qui a frappé Ranji avant la conférence. Il n’avait pas prévu d’en arriver là. Il avait appris que le militant indien avait récupéré des documents confidentiels qu’il entendait rendre publics lors d’une conférence à Paris. Il ne s’agissait pas seulement de parler de la licence obligatoire, le prétexte à sa venue, mais de démontrer qu’il y avait eu collusion entre un expert, des responsables de Medicor et lui à propos du Bellicistivir. Usant de tous les registres, il avait tenté de dissuader Ranji de faire ses révélations… sans succès. Leur dispute avait été violente. L’agression s’était imposée comme la meilleure solution et placer Ranji dans l’ascenseur, la moins pire. Il n’avait jamais imaginé tuer un homme. Désormais, il en était là.

- Monsieur, vous permettez que je me retire. La réunion va reprendre, avance Chavagnac d’une voix basse.
- N’y retournez pas. Je vous demande de rentrer chez vous. Nous reprendrons cette discussion demain.

Chavagnac sort. Il ferme doucement la porte et rejoint son bureau.

- Monsieur, je me demande s’il n’est pas temps d’appeler Medicor. La roue tourne…
- Vous avez raison, Gaspard. Appelez-moi Chang-Lerner.

Paris, locaux de Medicor, bureau d’Anton Chang-Lerner

- Méribel à l’appareil. Je souhaitais reprendre notre précédente discussion. Elle m’a laissé un très mauvais souvenir. J’ai des éléments nouveaux, des informations que j’estime fâcheuses pour vous.
- Sauf votre respect, je crains de ne pas comprendre, avance mielleusement Chang-Lerner.
- Je suis sûr que votre deal avec Mougenot-Pierré ou le nom de Chavagnac vous disent quelque chose. Vous savez Chang-Lerner, vous avez tort de me prendre pour un plouc, lance, menaçant, Jean-Philippe Méribel.
- Je vois…
- Le mieux pour nous tous est que vous veniez maintenant au ministère. J’ai une conférence de presse dans deux heures. Vous en êtes l’invité d’honneur. Vous allez y annoncer que nous avons trouvé un très bon accord sur le Bellicistivir, avec un prix très bas qui va permettre le traitement pour tous en France. Vous allez passer pour un mécène et moi pour un saint. Vous êtes dans la nasse, Chang-Lerner. Moi seul, peux vous en sortir.

Paris, dépêche AFP

Paris (France) AFP 13/05/2015 13:34:00. Mis à jour le 13/05/2015 à 14:09:22
URGENT. Le laboratoire Medicor a annoncé avoir trouvé un accord avec le ministère de la Santé français sur des conditions élargies d’accès pour le Bellicistivir dans le traitement de l’hépatite chronique. Le prix proposé par Medicor pour la France serait le plus bas d’Europe.

Paris, locaux de Medicor, bureau du PDG

- Monsieur le Président, le représentant des actionnaires demande à vous parler… C’est la troisième fois qu’il appelle.
- Passez le moi, concède Anton Chang-Lerner.
- Bonjour cher ami, lance le PDG d’une voix faussement enjouée. Comment allez-vous ?
- Je viens de lire la dépêche AFP… A votre avis, comment dois-je aller ? Vous savez vous nous décevez beaucoup. Nous avons fondé de gros espoirs sur le Bellicistivir. Cela devait être l’affaire du siècle, pas un gouffre. Vous recevrez bientôt une convocation de la part des actionnaires à ce sujet. Je suis désolé Anton, mais nous n’avons pas le choix. Je vous conseille de vous préparer au pire.

Dans son immense bureau, Anton Chang-Lerner accuse le coup. La séquence s’annonce mauvaise. Son téléphone vibre.

- Monsieur le président, le directeur du département recherche et développement souhaite vous parler en urgence. Je vous le passe.
- Armand, que me vaut le plaisir ?, interroge Chang-Lerner.
- Anton, nos efforts ont payé. Les essais de phase III sont excellents, bien meilleurs qu’espérés. C’est incroyable. Ça marche ! Le vaccin marche !
- Contre le VHC ? Demande Chang-Lerner.
- Non, le VIH ! Notre vaccin contre le sida marche. Ça marche, putain de merde ! Ça marche…

Les yeux de Chang-Lerner brillent. Les cris de joie de son subordonné résonnent à ses oreilles. Il est sur un nuage. De nouveaux horizons s’ouvrent pour Medicor, pour lui. De nouveau, il a toutes les cartes en main. Il tient le jackpot. C’est reparti pour un tour !