"Sexwork… is work !"

Publié par jfl-seronet le 05.06.2012
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Le 2 juin dernier, les "Putes" ont manifesté à Paris pour la Journée internationale des droits des travailleuses et travailleurs du sexe. Une occasion de dénoncer les pressions policières qui s’accentuent. Une occasion de savoir si pour les droits des travailleuses du sexe, le changement, c’est maintenant. Rien n’est moins sûr. Seronet était à la marche, une manifestation énergique et militante. Reportage.
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"Bonjour Police !", lâche une voix forte et enjouée. C’est celle de Chloé Navarro, porte-parole du STRASS (Syndicat du travail sexuel). "C’est eux ?", interroge une autre militante. "Euh… oui, c’est eux et… ça se voit !", s’amuse Chloé qui fait face à un homme, tête rasée, veste noire et jean sombre, lunettes de soleil et talkie-walkie à la main. Sarah-Marie Maffesoli, juriste du STRASS, s’avance et discute avec l’officier de liaison de la préfecture de police de la manifestation, son déroulement, son trajet. Le policier a, dessiné dans son bloc, un joli croquis de certains points du trajet. L’ambiance est bonne et tranche singulièrement de l’attitude d’autres policiers de la capitale. Ceux qui interviennent, fréquemment ces dernières semaines, dans les principaux lieux de travail sexuel que sont les Bois de Boulogne et de Vincennes.

Thierry Schaffauser, cofondateur du STRASS, présent à la manifestation, l’a d’ailleurs dénoncé dans une tribune publiée le 23 mai dans "Le Monde" : "Dépénaliser le racolage, c'est urgent !" Le militant qui est aussi travailleur du sexe y rappelle que les "préfectures continuent de mener des actions de "nettoyage". A Lyon comme à Paris, villes dirigées par le Parti Socialiste, des arrêtés ont été pris afin d’envoyer les camionnettes des travailleuses du sexe à la fourrière". Thierry Schaffauser dénonce également les arrestations fréquentes, massives des travailleuses et travailleurs du sexe. Le gouvernement pourrait les faire cesser, "mais il ne fait que continuer la politique menée par la droite. Depuis dix ans, la pénalisation du travail sexuel de rue (…) a conduit à un bilan dramatique. Il y a plus de violences et de contaminations sexuelles constatées par les associations de santé (…) Le harcèlement et les abus policiers ont été dénoncés par la Ligue des droits de l'homme, et les cas de viol par des gendarmes ont aussi fait la "une" des journaux", dénonce-t-il.

Cette année, les revendications n’ont guère changé par rapport à l’année dernière : dénonciation de la répression policière donc, opposition à la pénalisation des clients, etc. C’est assez logique puisqu’il n’y a eu aucune amélioration depuis 2011. La situation s’est même dégradée ces derniers mois avec les arrestations groupées et les pressions policières accrues. Ah si, il y a eu un changement de taille : un président socialiste a été élu. Alors est-ce le signe d’un changement possible, d’une amélioration, d’une ouverture ? Pas vraiment selon Morgane Mertueil, secrétaire générale du STRASS. "On est bien d’accord… c’est le Parti Socialiste qui est au pouvoir, c’est pas la gauche", tacle d’entrée Morgane Mertueil. "Ce n’est pas un signe. S’il y a bien un sujet sur lequel, tous partis confondus, ils sont d’accord, c’est bien celui du travail sexuel. Par ailleurs, le Parti Socialiste n’est pas un des plus inactifs dans la tendance à la répression du travail sexuel. La proposition de loi de pénalisation des clients émane d’une députée PS, Danielle Bousquet. La répression inacceptable se déroule dans plein de villes dirigées par le PS que ce soit Lyon ou Paris. Ce n’est pas un bon signe".

Cela veut-il dire alors qu’il n’y a aucune perspective d’avancer durant cinq ans ? "Nous allons essayer de les créer ces perspectives, avance Morgane Merteuil. Une chose est sûre, elles ne vont pas s’offrir à nous toutes seules". Un des blocages réside dans le fait que les arguments de santé publique avancés par les associations ne passent pas chez les décideurs politiques. "C’est vrai. Marie George Buffet, elle-même, lorsqu’elle présidait le groupe d’études à l’Assemblée Nationale sur le VIH/sida nous avait dit lorsqu’elle nous recevait que la lutte contre le sida ne "légitimait" pas la répression des femmes. Le problème, c’est que chez la plupart des députés et des élus, on assiste à une grosse désinformation. De sorte qu’il y a un amalgame fait entre travail du sexe et exploitation… Bien sûr qu’il y a de l’exploitation dans le travail sexuel, comme dans plein d’autres domaines… mais la question est plus complexe que cela puisqu’il existe du travail sexuel sans exploitation. Et comme cet amalgame est fait en permanence. Il est très dur de faire passer des arguments de santé", explique Morgane Merteuil.



Comme d’autres militants et militantes, la secrétaire générale du STRASS n’est pas enthousiaste de l'arrivée de Najat Vallaud-Belkacem comme ministre des Droits des femmes. Elle critique les positions abolitionnistes de celle qui n’était pas encore ministre. "Il y a un mois de cela, elle résumait la prostitution a un fléau qu’il faut abolir", rappelle-t-elle. Elle craint que "le sujet de la pénalisation [des clients ne soit] mis sur la table très vite". De même, elle estime que la présence de Caroline de Haas au cabinet de la ministre comme conseillère en charge des relations avec les associations et de la lutte contre les violences faites aux femmes n’est pas du tout un bon signe. "Je pense que le dialogue va être difficile. Nous avons eu l’occasion de la rencontrer lorsqu’elle était présidente de Osez le féminisme ! Elle a bien compris qu’il y avait le moyen de se faire un nom en politique sur ce genre de sujet. Je pense qu’elle fait partie de ces personnes qui savent très bien quelles conséquences catastrophiques une politique de pénalisation va avoir, mais qui ne voudront jamais le reconnaître".

Mais qu’y a-t-il dans les tuyaux aujourd’hui ? Principalement, la proposition de loi déposée par les députés Guy Geoffroy (UMP) et Danielle Bousquet (PS) qui demande à ce que les clients puissent être condamnés à des peines pouvant aller jusqu'à deux mois d'emprisonnement et 3 750 euros d'amende. Le STRASS, mais pas seulement, estime que la pénalisation des clients aurait comme conséquence d’accentuer la précarisation des prostituées. C’est le point de vue que partage Janine Mossuz-Lavau, politologue, directrice de recherche au CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po). Elle travaille sur genre et politique, sur les politiques de la sexualité et a consacré de nombreux travaux à la prostitution dont un ouvrage (1). Elle est venue à cette marche qui, chaque année, célèbre l’anniversaire de l’occupation de l’église Saint-Nizier de Lyon en 1975, un événement qui date le début des revendications politiques des travailleuses du sexe en France.

"Cette question m’intéresse depuis assez longtemps puisque j’ai codirigé une enquête sur la prostitution à Paris (1), explique Janine Mossuz-Lavau. J’ai pu voir toute la complexité et les difficultés du milieu prostitutionnel et avoir des témoignages de prostitués, hommes et femmes, qui montraient que la situation était souvent bien différente de celle qu’on voyait de l’extérieur. J’ai compris un certain nombre de leurs revendications et je viens ici à la fois en observatrice mais aussi pour les soutenir. J’étais hier aux Assises de la prostitution (2) et plusieurs revendications portées par les associations, notamment par le STRASS, Grisélidis ou Cabiria, sont tout à fait élémentaires et pourraient être satisfaites, mais elles ne le seront pas très vite. Il y a aussi la question qui a été posée en 2011, et on va voir si elle va être reposée maintenant, j’espère que non, qui est celle de la pénalisation des clients. C’est une très, très mauvaise idée". Justement par rapport à la pénalisation, l’arrivée de la gauche peut-elle changer quelque chose ? "Je pense qu’il y a un changement possible par rapport à la pénalisation du client parce que c’est un sujet qui divise les socialistes", indique Janine Mossuz-Lavau. "Même s’il y a un certain nombre de féministes puritaines qui, depuis longtemps d’ailleurs, prônent la pénalisation des clients, elles ne font pas l’unanimité. J’espère que le fait qu’il y ait deux types d’avis au sein de l’éventuelle nouvelle majorité empêchera qu’on aille vers cette aberration que serait la pénalisation  des clients".

Les arguments de santé qui ne passent pas chez les politiques… Janine Mossuz-Lavau a son idée. "C’est un des effets de la loi de 2003 sur le racolage passif, comme les prostituées sont "devenues" des délinquantes potentielles, elles ont dû se cacher, aller plus loin que leurs lieux habituels de travail. Nous avons surtout assisté à une aberration totale qui fait que des associations de prévention, par exemple celles qui font des tournées la nuit avec des bus… ont de plus en plus de mal à remplir leurs missions. D’un côté, les bus sont subventionnés pour pouvoir faire de la prévention contre le sida, distribuer des préservatifs, des seringues propres, etc. De l’autre, avec la loi de 2003, les associations ont de plus en plus de mal à entrer en contact avec les prostituées. Et si on va vers la pénalisation du client, il y aura encore plus de clandestinité… Les associations qui font de la prévention et qu’on subventionne pour ça, et heureusement, qu’on missionne pour ça, ne pourront plus les contacter et remplir leurs missions… Ce qui est totalement aberrant. En termes de santé publique, les prostituées vont prendre plus de risques, notamment parce que les clients vont se raréfier, elles seront davantage soumises à la pression des clients qui demandent en payant plus cher des relations sans préservatifs. De plus, elles seront moins joignables par les associations".


Du côté des manifestants et manifestantes (un peu plus de 200 personnes), on dénonce bien entendu "la répression policière". On porte aussi une idée simple. "Nous demandons que notre parole soit prise en compte dans les décisions nous concernant", explique Morgane Merteuil. "Le travail sexuel est de plus en plus réprimé, quand bien même les associations ne cessent de répéter que plus on réprime, plus les conditions de travail se dégradent", argumente-t-elle.  Venue soutenir les manifestants, Anne Souyris, candidate Europe Ecologie-Les Verts aux législatives dans la cinquième circonscription de Paris et fondatrice de l'association féministe Femmes Publiques, a regretté que "les prostituées ne [soient] jamais l'objet d'attention politique autrement qu'en termes de répression", explique-t-elle à l’AFP. Elle rejoint l’analyse de Janine Mossuz-Lavau et celle des associations de lutte contre le sida mobilisées sur ces questions (Sidaction, AIDES, ARCAT, Act Up-Paris, etc.). Anne Souyris estime que la répression des clients serait "catastrophique en termes de violence, d'exclusion, de droits sociaux. Les politiques doivent être à l'écoute des prostituées comme ils sont à l'écoute des syndicats".

L’idée n’est d’ailleurs pas tombée dans le vide. En effet, le STRASS (syndicat du travail sexuel) a demandé à être reçu par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, comme les autres syndicats traditionnels. Cette demande a été portée, lors des Assises de la prostitution, organisées à Paris le 2 juin  par le Collectif Droits et prostitution. Du côté des manifestantes et manifestants, on se prépare à marcher. Les masques sont de sortie. Travailleurs et travailleuses du sexe accordent des interviews. Une mère de famille, touriste, fait des portraits de son fils. Elle entame une discussion avec une manifestante. Celle-ci lui explique les raisons de la marche. La touriste est souriante. Elle remercie, salue et poursuit sa visite du quartier de Pigalle. Coup de sifflets, le cortège se forme. Des panneaux sont brandis. Sur l’un on peut lire : "Liberté ? Egalité ? Fraternité ? Putes éliminées".
(1) "La prostitution à Paris", par Marie-Élisabeth Handman et Janine Mossuz-Lavau, Editions La Martinière, 2005.
(2) Les Assises de la prostitution  par le Collectif  Droits et prostitution

Racolage passif, un délit qui pourrait tomber ?
Fin mars, le candidat socialiste François Hollande avait estimé qu'il fallait supprimer le délit de racolage passif instauré par la loi de sécurité intérieure de 2003 qui "se traduit par un moindre accès aux soins et aux services sociaux pour les personnes prostituées". Rappelons que la prostitution n'est pas illégale en France. Seul le racolage est interdit dont le racolage passif. La France comptait entre 18 000 et 20 000 personnes travailleuses du sexe exerçant principalement dans les rues en 2010, les autres formes de prostitution (celle par Internet, par exemple) n'étant pas chiffrées. C’est ce qu’affirme la Fondation Scelles, un groupe très actif qui milite pour l'abolition de la prostitution en France