Bédaquiline et extension de brevet

20 Février 2019
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La guerre contre les abus liés aux brevets des laboratoires pharmaceutiques ne cesse pas. Dans un communiqué (8 février) Médecins Sans Frontières (MSF) indique soutenir « un recours déposé en Inde (début février) par deux anciens malades, afin d'empêcher le groupe pharmaceutique Johnson & Johnson (J&J) d'étendre son monopole sur la bédaquiline, un médicament antituberculeux. Les deux anciens malades (un Indien et un Sud-Africain) ont déposé leur recours à l'Office des brevets de Mumbai (Inde). Tous deux ont survécu à la tuberculose multirésistante (TB-MR), mais ont perdu leur audition en raison de la toxicité de leur traitement, explique le communiqué de l’ONG. Ils se battent maintenant pour que la bédaquiline, un nouveau médicament antituberculeux, plus efficace et moins toxique, soit rendue accessible à tous les patients-es atteints de tuberculose multirésistante. La demande de brevet de J&J concerne la forme saline de la bédaquiline, qui ne mérite pas de brevet selon le droit indien. Si ce brevet était accordé, le monopole de J&J sur la bédaquiline serait prolongé de 2023 à 2027, retardant ainsi l’entrée des génériques de quatre années supplémentaires. « Cette stratégie de « evergreening », qui consiste à renouveler en permanence les brevets en déposant de nouveaux brevets, souvent injustifiés, est couramment utilisée par les laboratoires pharmaceutiques pour étendre le monopole de leurs médicaments au-delà de la norme de 20 ans et empêcher ainsi l’entrée sur le marché de producteurs indiens de génériques moins chers », rappelle Médecins Sans Frontières. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a récemment revu ses recommandations, en faisant de la bédaquiline un médicament-clé dans le traitement de la tuberculose multirésistante. « L’application de ces recommandations est censé augmenter considérablement le nombre de personnes traitées avec ce médicament : en novembre 2018, seulement 28 700 personnes avaient reçu de la bédaquiline dans le monde, dont près de 70 % en Afrique du Sud, alors qu’en 2017 on estimait à 558 000 le nombre de patients-es atteints d’une tuberculose multirésistante dans le monde. Le prix de la bédaquiline reste un obstacle majeur. J&J a récemment annoncé une réduction de son prix à 400 dollars pour un traitement de six mois. Non seulement ce prix reste très élevé, mais il n’est accessible que dans les pays qui achètent le médicament via la Global drug facility (GDF), en excluant donc certains des pays les plus touchés par la tuberculose. Aujourd’hui, le traitement standard contre la tuberculose multirésistante utilisé par la plupart des pays comprend des médicaments à injecter quotidiennement, associés à des effets indésirables graves, dont la perte de l’ouïe. Le taux de guérison n’est que de 55 %. « La bédaquiline est essentielle pour offrir aux patients une chance de se battre, tout en réduisant les effets secondaires dévastateurs des traitements précédents. Cette révolution dans les traitements est déjà une réalité en Afrique du Sud, mais dans les autres pays les programmes de lutte contre la tuberculose multirésistante dépendent de l’accès à ce médicament à un prix abordable. Si cette demande de brevet est rejetée, des versions génériques – donc moins chères - de ce médicament pourraient être disponibles plus vite, permettant ainsi de sauver des centaines de milliers de vies à travers le monde », a expliqué le Dr Anja Reuter, médecin de MSF à Khayelitsha, en Afrique du Sud. Le développement de la bédaquiline a bénéficié d'investissements publics considérables, et les recherches qui ont montré son efficacité et sa moindre toxicité sont le résultat d’un effort collectif des acteurs-trices de la santé mondiale, dont MSF.  Pour rappel, l’Organisation mondiale de la Santé estime qu’en 2017, on dénombrait environ 10 millions de personnes atteintes de tuberculose active, dont 9 % vivant également avec le VIH. Sur ces 10 millions, environ 3,6 millions, soit 36 %, sont « absentes », ce qui signifie qu’il est possible qu’elles n’aient pas été diagnostiquées ou correctement traitées. Le pourcentage est encore plus élevé chez les personnes vivant avec le VIH, à 49 %.