"Le respect de nos droits est bon pour notre santé !"

Conférences Publié par Yves Yomb 796 lectures
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La "Déclaration communautaire de Paris" a été un des temps forts de la conférence IAS 2017. Cette initiative a été présentée lors d’une conférence de presse et dans le cadre de la séance d’ouverture officielle de la conférence. Elle met au cœur de la réponse au VIH les populations clefs, la prise en compte de leurs droits. Cet engagement communautaire, Yves Yomb le mène au sein de l’association Alternatives Cameroun qui a pour mission de défendre les droits des minorités sexuelles. Yves était un des intervenants de la séance de clôture de la conférence HIV Science de Paris. Dans son discours, il est revenu sur son parcours, son engagement et l’importance de la prise en compte des populations clefs pour en finir vraiment avec l’épidémie.

"Me voir la devant vous, c’est en voir des milliers.

Je m’appelle Yves. J’ai grandi et je vis au Cameroun. Au milieu des années 2000, j’étais étudiant et je ne rêvais que d’une chose : devenir, par la force du travail, un exemple de réussite, travailler dans une grosse boite où j’aurais un poste important. Cette réussite sociale et économique, je la voyais comme une revanche, un moyen de fermer la bouche aux gars de mon quartier qui n’avaient que le mot "pédé" pour me désigner.
Bientôt, ils m’appelleraient plutôt "Grand". C’est ainsi que chez moi au Cameroun, on s’adresse à quelqu’un qui est perçu comme une réussite.

Oui, je voulais réussir ! Certes, cela ne s’annonçait pas facile, mais je pouvais le faire.

D’abord, il y avait ma situation familiale et financière : mon père avait quitté ma mère, elle a dû nous élever toute seule. Comment financer alors mes études ?

Et puis, il y avait mon orientation sexuelle. A l’époque, comme de nos jours encore dans mon pays, on considérait que le déclin de notre société était dû à l’homosexualité. Cela reposait sur des prétendues découvertes scientifiques. Oui, oui, scientifiques !
Les journaux ont publié une liste de personnalités prétendument homosexuelles et les ont désignées comme responsables des maux de notre société. La terrible affaire des tops 50…

Comment dans un tel contexte parler de ma sexualité ?

Mais un jour, je suis invité par une de mes rares connaissances à me joindre à un groupe de Camerounais. C’était à mon tour de faire une grosse découverte scientifique : "Je n’étais pas seul dans ma situation !" Dans ce groupe, nous avons créé de la solidarité.
Nous pouvions, pour la première fois de notre vie, oser être nous-mêmes. Nous pouvions nous soutenir mutuellement. Ainsi est née l’association Alternatives Cameroun avec pour mission de défendre les droits des minorités sexuelles. Ainsi est né mon engagement communautaire. Je suis passé du "je" au "nous". Je suis devenu éducateur de mes pairs. Je les encourageais à la réduction des risques, au dépistage, à la prise en charge du VIH. Nous discutions droits humains également.

Mais je me suis découvert moi-même séropositif. Le paradoxe était intenable. Etre infecté, ça passe encore. Mais se contaminer et prétendre accompagner les autres pour éviter qu’ils se contaminent ? J’ai alors douté de ce que je faisais et j’ai songé à abandonner. Peu de temps après, j’ai réalisé qu’une simple information m’aurait évité de me contaminer. J’avais pris des risques, mais je ne savais pas que le traitement d’urgence était possible. La prophylaxie post-exposition était disponible et gratuite. Si je l’avais su, j’aurais pu réagir.

Et alors tout a pris un sens : ce que j’avais vécu comme un paradoxe intenable est devenu ma force. Les autres ne devaient pas vivre ce que j’avais vécu ! Et je devais lutter pour l’accès à l’information et à la PrEP, au TASP, etc. pour les personnes à haut risque du VIH notamment les jeunes hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes pour qu’ils puissent avoir la chance que je n’avais pas eue.

C’est ainsi qu’à la fin de mes études universitaires, plutôt qu’une carrière classique, j’ai opté pour un projet militant et communautaire. L’expérience d’Alternatives Cameroun commençait à trouver écho au-delà des frontières camerounaises. C’est ainsi qu’est né un réseau africain d’associations travaillant auprès des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes : AfricaGay contre le sida. J’ai l’honneur de coordonner actuellement ce réseau. Il est un exemple d’autodétermination des communautés en Afrique.

Mon parcours rejoint le drame de centaines de milliers de personnes. Des personnes qui trouvent plus facilement le chemin de la prison que celui de l’hôpital. Des personnes que mille regards condamnent et qu’aucun n’accueille. Notre engagement comme acteurs communautaires, notre travail, pour ces personnes, c’est notre présence.

Et c’est là même le cœur de la démarche qui a abouti à la Déclaration communautaire internationale de Paris. Il nous a fallu des mois pour construire cette position consensuelle entre acteurs et actrices communautaires à travers le monde. La Déclaration souligne l'importance de notre participation face aux enjeux contemporains de la lutte contre le VIH.

Je voudrais m’arrêter sur une de nos revendications : la nécessité d’améliorer la prise en compte et la consultation des populations clefs par les décideurs politiques et institutionnels. Trop souvent encore, d’importantes décisions concernant nos communautés sont prises sans nous. Quelques fois, on nous fait la faveur de nous impliquer. Parfois juste pour donner l’impression qu’un processus participatif est à l’œuvre. C’est pour cela que nous appelons à "Rien pour nous sans nous" ! Ce principe popularisé à Denver en 1985 et développé par la suite avec le Gipa (Greater involvement of people living with HIV & aids) de 1994 à Paris justement. Nous en appelons à ce que ce principe vaille pour les personnes vivant avec le VIH mais aussi pour les populations clefs. Ce n’est pas une faveur que nous demandons. Le respect de nos droits est bon pour notre santé ! Et notre santé, c’est la santé de tous, c’est l’intérêt général !

Et si les politiques publiques nous prennent davantage en considération, cela va de pair avec les moyens qui nous sont alloués. C’est la seconde revendication sur laquelle je souhaiterais insister. Quelles que soient leurs tailles, les structures communautaires sont les plus à même de mettre en place des actions au plus proche des populations concernées. Cette proximité est un gage d’efficacité, d’appropriation des outils de prévention. C’est pourquoi il importe d’attribuer des ressources directement à la communauté à laquelle sont destinées ces ressources. Les bénéficiaires finaux doivent disposer des ressources disponibles. 
Enfin, je voudrais finir en soulignant combien il est nécessaire que la communauté scientifique prenne davantage et mieux en compte les populations clefs.

Etre pris en compte, cela ne signifie pas seulement être pris comme sujets de recherche. Ce n’est pas seulement mobiliser nos pairs et administrer les questionnaires. Ce n’est pas seulement nous inviter à participer au conseil scientifique ou à la publication des résultats, comme une "caution communautaire".

Ce n’est pas possible que les chercheurs aient la main mise sur tout le processus. Notre expertise profane est précieuse pour augmenter la pertinence des projets. Pourquoi ? Parce que nous sommes au plus proche de la réalité, de la "vraie vie", nous sommes les plus à même de trouver les bons mots, de poser les questions qui font sens, d’identifier des contraintes matérielles, pratiques, psychlogiques, etc. Nous associer pleinement, c’est non seulement favoriser l’adaptation de la recherche aux réalités et aux besoins, c’est aussi favoriser l’appropriation des résultats par les personnes concernées, c’est favoriser la transformation sociale !

Pour conclure, si vous voulez nous rejoindre, si vous voulez unir vos forces aux nôtres, je vous invite à signer la Déclaration communautaire de Paris (si vous ne l’avez pas encore fait). Je vous invite à vous l’approprier, à la faire circuler. Cette déclaration, elle peut nous emmener vers un nouveau Gipa, un GIPA intégrant les populations clés, lors de la grande conférence IAS d’Amsterdam en 2018. Cette déclaration, si nous la soutenons tous ensemble, c’est un pas de plus vers la fin de l’épidémie. "Je suis optimiste. Désespérément optimiste". Je vous remercie.

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